Le blog de la petite espagnole


A l'aube (Philippe Djian)

Pourquoi est-ce que j’aime tant Philippe Djian ?
Il m’est arrivé de parler de ses romans avec des personnes qui, comme moi, n’en rataient pas un et nous en étions chaque fois au même point : bien incapables d’expliquer cet engouement. « Une question d’ambiance », « une question de style ». Rien à voir avec les histoires qu’il peut raconter, qu’on oublie aussitôt le livre fermé.

Pour résumer, Philippe Djian fait du Philippe Djian, on l’adore ou on ne le supporte pas, c’est quelque chose d’épidermique, je pense. De très physique parce qu’on sort de ces lectures avec la chaleur du soleil sur les épaules, les yeux qui pleurent à cause de la réverbération d’une piscine, une pesanteur parce qu’autour des personnages, c’est épais (c’est le cas plus que jamais dans ce dernier roman). Une mélancolie surtout.

 

A l’aube est du pur Philippe Djian, avec cet art des jolies phrases (« Un instant, elle resta sous le projecteur de leur regard interdit »... « la lune flottait dans un nuage de mousseline ») , quelques questions existentielles, du genre pourquoi est-ce que les hommes sont particulièrement excités au moment des fêtes ?  Et ce drôle de langage des personnages, qui parlent avec des points tous les trois mots, comme autant de clôtures définitives, excluant toute hésitation.

« Ann-Margaret, c’est moi. Alors. Comment ça se passe.

Très bien, ça se passe très bien. On regarde un truc. »

Et du coup, le truc que le personnage regarde prend une importance extravagante et c’est toute la prouesse de Philippe Djian, réussir à sacraliser une phrase aussi bête que « on regarde un truc ».

Mais surtout, il y a sa marque de fabrique : la tristesse de ces êtres englués dans un monde banal où la pluie crépite sur le toit, où une bouilloire siffle, où il y a de la brume qui se dissipe au-dessus de la rivière, où l’on voit un fauteuil crapaud dans le salon. Autant de clichés qui finissent (je ne sais toujours pas comment il fait) à rendre cette banalité effrayante. Et effectivement, tout à coup et sans prévenir, à la Virginia Wolf, l’écrivain nous fait voir des horreurs : un accident de voiture, une agression, la prostitution, un meurtre : tout peut partir en vrille, on se dit qu’on a mal lu, on revient en arrière mais non et le bazar alors s’installe, bazar qui dans ce roman-là se résume ainsi :

Avoir quelque chose à perdre rendait la vie plus intéressante à son goût. Elle avait mis trente-trois ans à le comprendre, à traverser un désert sans fin, sans aspérités, à marcher sans but, et voilà qu’il arrivait enfin quelque chose et ce quelque chose était son frère. Elle n’en revenait toujours pas ».

 

Elle, c’est Joan, qui arrondit ses fins de mois avec les hommes. Elle a perdu ses parents et se retrouve dans leur maison avec son frère Marlon, autiste joli coeur. Et Marlon rencontre Margaret, une « vieille » aux cheveux gris. Alors Marlon échappe à Joan, parce que Margaret s’avère une bête de sexe. Ce n’était pas prévu au programme et ça fait de la peine à Joan.

Voilà pour l’histoire, à peu près. S’ajoutent à ces personnages une maquerelle qui tient une boutique de lingerie, un policier, une femme qui attire les femmes. Philippe Djian enferme tout ce petit monde dans son monde à lui, où ils ont le souffle court (ils ne parlent jamais longtemps) et chacun un problème insoluble, qui ne sera pas réglé. (On ne parvient pas au bout de sa quête chez ce romancier, vraiment pas du tout). Et ces personnages ont un don, celui de se coller dans votre tête. Ce sont des êtres sans visage, qui semblent ne vivre que par leur prénom : Joan, Marlon, Dora, Gordon etc. Ce ne sont pas des êtres recommandables. Ce sont des êtres touchants au sens propre du terme car avec leur façon de parler sans ponctuation, sans rien d’autre que leurs mots, ils se tiennent très, très près de vous, trop près, comme des petits fantômes qui viendraient vous frôler.

 

Tout ça pour vous dire que si vous n’avez jamais lu Philippe Djian, il faut essayer et que si vous l’aimez comme moi, alors foncez sur A l’aube et régalez-vous !


Un personnage de roman (Philippe Besson)

« Comment Carmen, tu as laissé tomber le dernier roman d‘Olivier Norek sous prétexte que ça t’ennuyait, que tu n’y comprenais plus rien et tu as fini le livre de Philippe Besson sur Macron ? Mais qu’est-ce qui t’arrive , c’est le déménagement ? Et tu as pensé à mes lecteurs ?

—Tes lecteurs comprendront, ils ne sont pas idiots.

Parfois Carmen et moi, nous avons des conversations stériles, qui tournent court et alors nous nous séparons un moment. Parfois j’oublie, parce que ça m’arrange, que Carmen et moi nous sommes la même personne.

 

« Sa force , c’est qu’on n’a pas envie de voter pour les autres » (B. Delanoë)

J’ai lu tous les livres de Philippe Besson et Macron (Emmanuel M. comme il l’appelle), je l’aime bien. Je suis d’ailleurs la seule personne de la famille à ne pas avoir voté pour lui par défaut et afin d’éviter toute conversation oiseuse, je prétends que c’est à cause de Brigitte, de ses tailleurs, de ses talons, des photos sur Closer etc.

 

Emmanuel M. voulait être écrivain et Philippe Besson le renvoie à ses ambitions de jeunesse en faisant de lui, le temps d’une campagne électorale, un personnage de roman. Il a les yeux assez bleus pour ça, et l’énergie nécessaire et l’ambition et le côté anomalie en prime.

Mais bon, vous n’apprendrez pas grand-chose dans ce livre, comme vous n’avez pas appris grand-chose dans l’enquête de Leïla Slimani sur les femmes marocaines : les journalistes ont déjà tout dit –lui Rastignac, elle Emma perdue dans son trou de province, eux deux addicts des SMS. Lui Hernani, une « force qui va », celui qui s’est lancé dans un truc impossible, comme un alpiniste qui voudrait faire le Mont Blanc en espadrilles et l’on se dit que si ça se trouve, il va y arriver (le mot est du patron défunt de Julliard).

Vous assisterez donc à toutes les étapes de cette si curieuse campagne présidentielle, au cours de laquelle, souvenez-vous, même les journalistes du Monde ont insinué que le jeune homme était gay. Car comment peut-on aimer une femme plus âgée?

 

Vous verrez Emmanuel M. se recueillir à la Basilique St Denis, avant le premier tour, comme pour se fabriquer un destin à l’avance –on n’est pas loin de Maupassant.

Vous suivrez les conseils de son staff avant les premiers débats :

—Faut pas tabasser la table.

—Faut sourire

—Faut prendre du plaisir ?

—Faut prendre du plaisir.

Vous entendrez Emmanuel M. parler d’Eluard et de Fernand Léger au Salon du livre et un journaliste Bac+7 demandera : « Mais de qui il parle ? »

Vous surprendrez une confidence de Brigitte Macron à propos des femmes de Présidents : « Il n’y en a pas beaucoup qui ont été heureuses, j’ai l’impression ».

Vous trouverez au passage cette si jolie phrase de Camus : « Il n’y a pas de honte à préférer le bonheur ».

Vous apprendrez que la grand-mère d’Emmanuel M. s’appelait Manette, qu’elle habitait Bagnères-de-Bigorre et que penser à elle lui donne un drôle de regard.

Vous verrez passer de main en main un paquet de crocodiles Haribo, ceux que vous piquez à vos enfants, dans les rangs du parti, avant l’annonce des résultats du premier tour.

Vous relirez un article de Libération à propos de la victoire d’Emmanuel M : « C’est le plus grand casse de la Vème République ».

Et puis vous aurez un gros plan sur les portes de l’Elysée : une porte dérobée d’abord, empruntée par un jeune politicien pas trop sûr de lui et celle de la Cour d’Honneur ensuite, neuf mois plus tard. Neuf mois, ce n’est pas grand-chose mais c’est largement suffisant, dans les romans, pour devenir un personnage et prendre la fameuse épaisseur métaphysique nécessaire.

Mais bon, vous n’aimez toujours pas Macron ? Son nom seul vous insupporte ?

 

Alors vous me laisserez avec mon blog et quelques jolies images de ce livre –le sourire d’une femme de mon âge si amoureuse de son drôle de phénomène, entre autres.


L'amour après (Marceline Loridan Evens)

 

 

Un Jeudi soir à la Grande Librairie, j’ai revu cette femme, rescapée de Birkenau et amie de Simone Weil. J’avais déjà lu l'un de ses livres, j’ai été étonnée par la vieillesse qui lui était tombée dessus et à un moment, elle a tourné la tête vers les autres invités et a lancé : mais regardez-moi, je suis Juive et qu’est-ce que j’ai de moins que les autres ? 

 

Elle dit qu’elle a mieux vieilli que le Flore et qu’elle fume encore quelques pétards. Elle n’y voit plus grand-chose mais se fiche de son âge : le temps s’est arrêté pour elle dans les camps, elle avait 18 ans et depuis, c’est du rab (elle écrit « rabe ») Du rab avec des hommes –Fabrice et les autres, Joris et Jean.

Elle aime comme elle aime, librement, avec un corps qui a eu du mal à se dénuder : la nudité, elle l’a connue la première fois face à des nazis alors après, comment se laisser déshabiller ?

C’était un temps où les numéros de téléphone commençaient par des lettres –AUT 15 60, MIR 67 67 et la jeune femme libre a traversé ce temps : « Il n’y eut, après les camps, plus aucun donneur d’ordres dans ma vie. »

A la Grande Librairie, la petite dame toute droite dans son fauteuil attend encore son prince Charmant. Elle a une voix de momie, une tête épouvantable mais un regard de fille.

 

Tous ses souvenirs –photos, lettres d’amoureux- se trouvent dans une valise, sa « valise d’amour » et ce livre n’est que l’ouverture de cette valise, à l’intérieur de laquelle un seul homme a su réconcilier la rescapée des camps et la jolie femme. Il les a aimées ensemble, vous verrez. Joris a 66 ans, elle 36 et elle couche aussi avec Jean, qui a 18 ans. Ça n’a aucune importance, ça fait partie du rab.

A la Grande Librairie, la petite dame qui n’y voit plus rien contemple ses plus beaux souvenirs et sa voix tremble. Pourtant elle a 18 ans, 20 ans, 30 ans, « il n’y a pas qu’une seule géographie du temps ».

Et elle bouge la tête, ça remue sur le studio-télé. « Ai-je trouvé la paix, moi ? Non, je ne la cherche pas, elle ne viendra pas, elle m’est impossible. Seuls comptent la quête, le mouvement, le sens. »

 

Lisez ce livre et votre vie vous paraîtra aussi lisse qu’une piste de curling, aussi facile qu’une recette Marmiton –un peu fade quand même et alors peut-être aurez-vous envie d’appeler la petite dame qui vit dans un monde très flou, pour qu’elle vous parle des pays qu’elle a traversés –l’Algérie, le Vietnam, la Chine, le Laos – et des films qu’elle a faits avec Joris et Jean. Elle pourrait aussi vous dire qu’elle a arrêté de faire l’amour à 50 ans et qu’elle ne vit plus qu’avec ses fantômes.

 

Mais je n’ai pas son numéro.


My Absolute Darling (Gabriel Tallent)

Bordel. Ça va aller, Croquette.

—Tu crois ?

—Bordel.

—C’est tout ce que tu as à dire ? Bordel ? Rien d’autre ?

Il garde longtemps le silence.

Elle pense, Ça n’est jamais allé, chez nous et ça n’ira jamais. Elle pense, je ne sais pas à quoi ça ressemble, d’aller bien. Je ne sais pas ce que ça signifie.

 

Amateurs de feel-good, fuyez, ce roman est ultra noir. Et ultra bien écrit, ultra perturbant, ultra violent, ultra enthousiasmant et ultra envoûtant.

Nous sommes à Little River, il y a une rivière et des pins, du lichen, des mûriers, des fougères. Et l’océan avec les galets mais tous ces éléments vous arrivent dans le désordre de leur existence, vous n’étiez pas prévu et ils n’ont fait aucun effort pour se ranger et que vous vous y retrouviez.

A Little River il y a une caravane mais elle va brûler, et une maison délabrée, royaume des araignées. Dans l’entrée, vingt-deux crânes d’ours et dans le frigidaire, des bières. Un peu partout, des armes. A l’intérieur, Martin et sa fille.

Justement, sa fille : elle est assez moche mais Martin la trouve très belle, quand il a envie d’elle. Elle s’appelle Julia, mais aussi Croquette, Sale pute, Connasse et Turtle –Julia quand l’auteur se souvient qu’elle est un personnage romanesque, Croquette quand Martin va bien, Sale pute et Connasse quand il va mal, Turtle le reste du temps.

Le père et la fille vivent ensemble et s’aiment d’un amour fou, car chacun n’a que l’autre pour exister. Régulièrement et depuis des années, Martin soulève sa Croquette et l’emporte dans la chambre pour lui faire l’amour. Et chaque matin ils suivent un rituel : Turtle prend une Red Seal dans le frigidaire et lance la bouteille à son père. Il l’attrape et boit sa bière tandis qu’elle gobe ses oeufs. Ensuite elle doit partir au lycée et il l’accompagne jusqu’au car.

—Tu n’es pas obligé de m’accompagner, lui dit-elle chaque fois.

C’est sa phrase, pour que le monde si instable dans lequel elle vit arrive à tenir debout. A part ça elle se tait, personne ne doit savoir.

Mais Turtle va rencontrer Jacob, autre enfant perdu de l’Amérique contemporaine, mais du côté des riches, des lits King size et des couettes en lin. Avec lui, elle va tout à coup sortir du rituel et commencer à comprendre. Mais on ne quitte pas ainsi les bras velus de son père. On n’abandonne pas son papa.

 

Voilà pour l’histoire, qui pourrait constituer un énième scénario sordide et racoleur, avec d’ailleurs un fil rouge un peu éculé en littérature : le bal de promo de fin d’année. Mais non. Car il y a ces gestes lents et méthodiques de deux personnages enfermés dans l’existence débile que l’un des deux a construite pour l’autre, ces interrogations qui traînent dans leur tête car ils ont beau réfléchir, ils ne savent pas ce qu’ils doivent penser. Martin en appelle aux philosophes pour savoir où il en est, Turtle essaie de réfléchir en nettoyant ses fusils. Il y a aussi ces évocations laborieuses et envoûtantes, comme si le narrateur ne comprenait pas lui non plus la moitié de ce qu’ils font. Et la folie et la haine et l’amour qui se mélangent, et la tendresse et la sauvagerie. Un vrai bazar, qui fait de ce roman une espèce d’OVNI, en ces temps de tableaux Excell et de romans codifiés.

Et puis il y a les dialogues, ce moment par exemple où Jacob, échoué sur une île déserte avec Turtle, blessé et épuisé comme elle, lui reproche son « côté lourdement littéral » et où elle répond : « Je n’ai pas un côté lourdement littéral » - langage à contre-courant, déplacé, illogique et grandiose.

Il y a enfin la petite musique, la fameuse petite musique des grands livres :

Bientôt, Jacob escalade le flanc de la souche non sans difficulté. Il s’assied à côté d’elle et regarde les pieds de Turtle, qui sont petits et horriblement arqués. Ils paraissent sculptés dans le bois, presque, ou ciselés, les tendons articulés et les os sans la moindre douceur. Les contours de ses cals sont délimités comme le lit d’une rivière, ridés comme des empreintes digitales.

Vive la description, quand elle a cette allure-là !

 

Et vive le roman !


Chérie, je vais à Charlie (Maryse Wolinski)

Salon des femmes de La Rochelle, un samedi après-midi. Quelques hommes sont venus pour accompagner, ils se tiennent en retrait et s’ennuient déjà, vont faire un tour. A côté de moi, une femme s’égosille : c’est une histoire vécue ! De l’autre côté, une marocaine discrète répète que le livre a été écrit par sa fille qui n’a pas pu faire le voyage, qu’elle est là pour la représenter et mon coeur de mère s’emballe.

Et puis quelqu’un me la montre.

—Là-bas la blonde, c’est Maryse Wolinski.

La dame est très blonde, très belle et porte des lunettes noires, on dirait une star égarée à La Rochelle. Elle bavarde avec une autre femme assise à côté d’elle, elle paraît fatiguée. Un mauvais virus, me dira-t-on plus tard.

 

Je suis allée voir la dame blonde, je lui ai pris son livre et j’ai bredouillé quelque chose d’idiot :

—Votre mari faisait partie de ma vie.

C’est faux, je ne lisais pas Pilote, ni Hara-Kiri, ni Charlie Hebdo ou alors très peu, juste pour avoir l’air au courant. C’était pour moi des lectures d’homme, moi j’attendais Elle tous les mercredis.

La dame me sourit et m’écrit quelque chose de gentil. Je n’aime pas trop les dédicaces quand elles se font ainsi, pour la forme mais je ne vais pas aller lui dire une chose pareille.

—J’ai un blog, je fais des chroniques, est-ce que je pourrai parler de votre livre ?

La dame me répond vite fait, oui bien sûr, je crois que je la fatigue et je m’éloigne, avec à la main ce petit livre blanc.

Que je viens de lire. Qui m’a bouleversée, forcément, comment ne pas être toute remuée quand une femme perd l’amour de sa vie, et qu’elle le dit avec tant de simplicité ?

 

Ce récit terrifiant vous renvoie quelques années en arrière, au moment précis où...

J’étais en Espagne, occupée dans la cuisine. Là-bas on ne déjeune jamais avant deux heures. J’ai entendu la voix de mon mari, il avait l’air furieux.
Quand un homme a l’air furieux, il faut s’avancer doucement.

—Ils les ont tous tués.

 C’est exactement ce qu’il m’a dit.

Tous, c’est à dire ceux qui représentaient la mémoire de ses jeunes années, parce qu'alors il ne ratait pas un dessin de Wolinski, de Gotlib ou de Reiser, une répartie du professeur Choron, un livre de Cavanna, un numéro de Pilote ou de Hara-Kiri. 

En un instant, mon mari a perdu une partie de sa vie et je ne savais pas quoi lui dire pour le consoler.

C’est pour lui que j’ai lu ce livre, je crois.

 

Ainsi, notre vie s’en est allée

D’abord, c’est un livre sur l’absurdité de l’évènement: une journée ordinaire, un projet de déménagement, une phrase coutumière lancée par la voix de l’homme qu’on aime, une phrase qui dit que tout ira bien, Chérie je vais à Charlie. Et le boulevard en bas, les arbres, une séance de gym, une galette des rois –la vie. Et puis la suite, que tout le monde connaît et le bonheur qui s’en va. Plus de post-it d’amour, plus jamais le rituel magique du désir :

—Pourquoi tu me regardes?

—Devine.

La folie des hommes est venue s’introduire dans la magie du quotidien, des jambes noires ont traversé des couloirs de la rue Nicolas-Apert à l’intérieur d’un jeu sordide, où il faut séparer les équipes : il y a les morts, les « survivants », les « impliqués », les frères Kouachi. Et une femme qui attend chez elle, toute tremblante sur le canapé, le retour de son mari.

Bien sûr, il n’y a rien de pire que cette attente.

 

Alors ce petit livre nous raconte les étapes d’une souffrance, à défaut de la quantifier comme on l’a un jour demandé aux familles des victimes. Mais sans pathos affiché. Il nous révèle les manquements, revient sur les failles de la surveillance de Charlie Hebdo. Mais sans parti-pris. Il retrace les longues minutes de l’attentat, avec précision.

Il nous dit surtout tout l’amour d’une femme pour son mari, tout simplement. Sans pudeur, parce que ce n’est pas le sujet.

Mais je crois qu’il faut laisser la parole à Wolinski, parce que le portrait que sa femme en fait nous révèle un homme terriblement intelligent, délicieusement phallocrate, adorablement tendre, accroché à sa table à dessin comme une moule à son rocher, et si amoureux de sa chairrie, « la petite jeune fille blonde ».

Des fois qu’on l’ait mal compris:

Quand je fis la rencontre de l’équipe de Hara-Kiri, dans les années soixante, la politique était, autant que je m’en souvienne, absente des discussions. Nous partagions seulement un formidable irrespect pour les institutions et les tabous, nombreux à l’époque ; il faut dire que rien qu’avec le sexe, la religion, l’armée, la publicité, le travail, la famille et la patrie, nous avions de quoi ricaner ».

 

 


La punition (Tahar Ben Jelloun)

J’ai découvert le nom de Tahar Ben Jelloun un matin de Baccalauréat, il était écrit au bas du texte choisi pour le commentaire –des lignes très belles et sûrement très ennuyeuses (quand on dit : ah, c’est beau ! on a tout dit). J’ai retrouvé ce nom, il y a deux ou trois ans, sur la couverture d’un livre étonnant : le Mariage de plaisir, à la fois roman d’amour et pamphlet contre la société marocaine, son racisme et l’hypocrisie de sa religion.

Le "Mariage de plaisir", permis par Allah, autorise les hommes en voyage à épouser temporairement une femme.

Bien sûr, on n’a pas beaucoup parlé de ce livre sur les réseaux sociaux et ma chronique n’a sûrement pas intéressé grand monde. Mais Tahar Ben Jelloun, depuis, je l’aime bien. C’est pourquoi j’ai lu son dernier livre, qui n’est pas un roman.

 

Pour avoir manifesté calmement, pacifiquement, pour un peu de démocratie, j’ai été puni. Pendant des mois, je n’ai plus été qu’un matricule, le matricule 10 366. Un jour, alors que je ne m’y attendais plus, j’ai retrouvé la liberté. J’ai pu enfin, comme je le rêvais, aimer, voyager, écrire et publier de nombreux livres. Mais pour écrire La punition, pour oser revenir à cette histoire, en trouver les mots, il m’aura fallu près de cinquante ans.

 

Ce livre est le récit d’un emprisonnement de dix-neuf mois dans une pseudo-caserne, en vérité un camp de redressement où l’entraînement se fait à balles réelles, où la viande est avariée, où les latrines sont immondes, où les crânes sont rasés et les poches cousues, où les coups pleuvent, où les punitions peuvent entraîner la mort. Considéré comme mécréant, le jeune homme qui a réclamé un peu plus de démocratie construit un mur qui ne sert à rien avec les autres punis, sous un soleil de plomb. Les matricules commençant par 10 300 sont là pour l’exemple, la monarchie d’Hassan II n’a pas l’habitude d’être contestée.

Les gardiens analphabètes hurlent leurs ordres dans un Français approximatif :

Rassema ! (rassemblement)

Akamadma ! (A mon commandement)

Oune, dou (Une, deux)

Rétifiélalinement ! (Rectifiez l’alignement)

Fissdipute (demander au traducteur).

Au dehors il y a les vaches, les brebis et l’océan, les parfums, le goût du café, les cinémas. Il y a aussi une famille qui attend dans l’incertitude, une mère inquiète, un père qui a compris le sort réservé à son fils et une fiancée qui s’en va avec un autre. Le jeune Tahar perd dix kilos et finit par être libéré. Le camp lui a pris son sommeil mais n’a rien changé à son caractère, à ses illusions et à sa tendresse pour l’humanité : « Tout être tend à persévérer dans son être » - il a lu ça chez Spinoza. Emprisonnez un poète, vous ne lui enlèverez pas la poésie. Et sûrement pas ses rêves.

Que dire d’autre ? Le récit est d’une simplicité désarmante, c’est sûrement ce qu’on appelle la pudeur. Il nous plonge aussi dans la période trouble du coup d’Etat contre Hassan II, programmé par Oufkir –une sacrée boucherie dans une garden party. Il met en scène deux psychopathes incultes, Aqqa et Ababou, qui s’ils avaient réussi à renverser le Roi auraient sûrement fait régner la terreur dans le pays.

C’est ce qui est écrit.

 

Un jour quelqu’un qui lit pas mal m’a dit ne pas aimer Tahar Ben Jelloun, sorte d’auteur guimauve (je dirais loukoum, vu le contexte). Il faudra que je lui offre ce livre-là, qu’il pourra lire dans un train.love

 

 

 

Je suis un paragraphe. Cliquez ici pour ajouter votre propre texte et me modifier. Je suis l'emplacement idéal pour raconter votre histoire et pour que vos visiteurs en sachent un peu plus sur vous.

La vie princière (Marc Pautrel), Gallimard

 

Je voulais un livre où il ne se passe rien, un roman sans intrigue, sans rebondissements, qui me transporterait par ses propres sortilèges, je l’ai. La vie princière de Marc Pautrel est une très belle histoire d’amour sans scène d’amour, une pure histoire de désir sur fond d’oliviers, dans un décor propice à l’amour fou –le vrai, le sublime, celui qui ne se vit que dans la tête :

Ici c’est vraiment la vie princière, la vie portée à son maximum, le lieu idéal, les trois mille oliviers et les trois mille cyprès, les pins parasols et les amandiers.

 

 

Le roman se présente comme une longue lettre écrite à une femme.

Le narrateur est écrivain, il a une chambre au Domaine, sorte de Villa Médicis du Sud de la France, où se réunissent des gens talentueux qui écrivent et des chercheurs nobélisables. Le Domaine est immense, tout en chemins qui montent et descendent et l’on s’y retrouve pour les repas. Et il la voit. Elle est Italienne, pas libre et il va tomber amoureux. Mais il ne se passera rien, d’où cent pages magnifiques sur l’attente et le manque, les fantasmes, la séparation. La jalousie aussi. Cent pages sur l’éternelle histoire de l’amour qui se nourrit de l’absence et de l’impossibilité de s’aimer. Cent pages dans lesquelles passe l’ombre de La mort à Venise de Thomas Mann: c’est le même univers clos, le même regard amoureux depuis une table de restaurant, la même séparation.

Se quitter pour se retrouver, encore, encore et encore, c’est sans doute une des multiples formes que peut prendre le Paradis ici-bas.

Alors les regards se croisent comme les rayons divins dans les toiles de Fra Angelico (ce n’est pas de moi, c’est de l’auteur et je trouve cette comparaison sublime). Alors les promenades des deux amants qui ne sont pas amants s’éternisent, les corps se frôlent et la femme désirée devient légende :

La séparation est devenue une constante de mon existence qui m’a forcé à changer de vie, et c’est pour ça que je me suis retrouvé romancier : je veux tout transformer en légende, créer une boucle continue, doubler l’éternité.

Alors une banale conversation sur la Sécurité sociale (eh oui) devient une conversation amoureuse, et le romancier pique une phrase à Téléphone :

Où tu iras j’irai.

Et une thésarde en littérature française venue de Milan, passe d’un stade à un autre au fil des pages, comme on gravit les marches jusqu’à l’Olympe :

Intéressante

Très drôle, très intelligente, très belle

Magnifique

La femme de ma vie.

Parfois les hommes s’emballent, on les dit détachés mais non, le voilà lui, tout bouleversé. Eperdu d’amour pour une femme qui semble ne se rendre compte de rien.

 

Mon oeil. Mais je ne vais pas refaire le livre, je n’oserais pas y toucher, il est trop beau. Et j’aime trop les cyprés et les oliviers.


Fugitive parce que reine (Vionaine Huisman)

Avant-propos

Raconter le vie sexuelle de ses parents pour se faire éditer, il fallait y penser. Mais quand même. Une fois n’est pas coutume, je m’en tiendrai pour ma chronique aux pages qui sont belles et qui m'ont émue. Je laisserai à votre appréciation le deuxième chapitre introduit dans le corps du texte comme un virus, où Violaine Huisman balance ses porcs de père et mère, c’est de bon ton aujourd’hui et ça vous plaira peut-être.

Et bon ton oblige, le style si particulier de l'auteur s’y délite, devient ordinaire, tout-venant et c’est bien dommage, à mon avis.

 

 

La vérité d’une vie n’est jamais que la fiction au gré de laquelle on la construit.

 

Dans la famille Huisman des beaux quartiers, je voudrais la mère.

Oui mais la mère est malade et pour raconter une malade pareille, il faudra s’y prendre à deux fois : évocation et récit, autobiographie désespérée et biographie désespérante, ce livre emploie deux modes d’écriture successifs pour nous faire voir de près une reine découronnée. Curieuse structure.

J’adore, personnellement, les curieuses structures. Même si elles ont des ratés. Et qu'importent les ratés d'ailleurs, quand il y a des pages magnifiques?

 

Vilolaine Huisman, petite fille de Georges Huisman et fille de Denis Huisman (1)  -voilà pour son pédigree- va donc nous parler de sa mère, cette femme incroyable habillée en St Laurent et qui jure comme un charretier, se fait culbuter par son boucher dans l’arrière-boutique, couvre ses deux filles de baisers et les traîne par les cheveux, lance des batailles d’eau dans la baignoire et les traite de pitoyables petites connasses pourries gâtées. Elle donne des leçons de sodomie et de fellation à des jeunes filles émerveillées devant une mère aussi cool et participe aux sorties scolaires en petit tailleur. Les hommes bavent sur son passage et elle crie dans l’appartement : bordel de merde de chierie de bordel à cul ! La classe.  Elle tuera aussi la chienne à coups de couteau, avant d’être internée. Car c’est une mère splendide et malade, une « maniaco-dépressive » comme on dit alors, une bipolaire comme on dit aujourd’hui. Très tragiquement bipolaire.

 

Ce livre commence par une très longue phrase qui a épaté la galerie, si j’en crois les commentaires –signe des temps et du monde comme il va : qu’on arrive à construire dix lignes avec imparfaits du subjonctif sans s’emmêler les pinceaux et tout le monde s’extasie.

J’ai craint le pire dans les premières pages et le pire n’est pas venu. D’abord parce que le style, laborieux au début et tout près du ridicule, est vite devenu sublime, avec ses phrases ampoulées qui cachent la misère, hérissées de grossièretés comme autant d’intruses. Car il y a deux présences là-dedans, deux forces inconciliables : le tandem des deux soeurs d’un côté, petites filles collées l’une contre l’autre, spectatrices impuissantes d’un désastre. Et la folie de la mère de l’autre, qui ravage la vie. Ma soeur et moi/ Maman, il fallait bien caser tout ça. Et laisser traîner en dépit de tout une petite silhouette toute raide comme un soldat de plomb, celle de la narratrice.

L’internement, la disparition des enfants du nouveau mari, la perte de la maison de Corrèze, la mort d’une petite chienne survenaient au même moment, l’année de la chute du mur de Berlin : notre enfance périclitait avec la violence et la soudaineté d’une avalanche. Nous étions ensevelies.

Voilà, ce que je retiendrai  longtemps de ce livre, je pense, c’est l’image d’une petite fille qui s’en va vers le bureau de tabac, pour acheter les cigarettes de sa mère. Une petite fille obéissante, bonne élève et déboussolée face au miroir que lui tendent les adultes: elle y voit une drôle de vie faite de beaucoup d’amour et de beaucoup de haine et souvent pas belle du tout.

Aujourd’hui la petite fille est journaliste et éditée chez Gallimard (ça aide aussi!) et si je la rencontrais, je la remercierais, parce qu’elle m’a drôlement émue, en dépit de mes réserves –et parce que moi aussi, je devais aller acheter les cigarettes de ma mère.

Quant à la vie sexuelle de mes parents, je la connais aussi en détails –je m’en serais passé - et je la garderai pour moi.

 

 

 

1 George Huisman a été Ministre d’Etat, Chevalier de la Légion d’honneur et a lancé l’idée du festival de Cannes. Son fils Denis, philosophe et auteur de livres scolaires qui se sont vendus comme des petits pains,  a fondé une école d’attachés de presse et a gagné beaucoup d’argent.


Avec le corps qu'elle a, de Christine Orban

Quand j’étais au lycée à Neuilly, j’étais amie avec des créatures de rêve et je me coulais dans leur ombre.

Je crois qu’il m’en reste quelque chose : j’ai acheté et lu le dernier roman de Christine Orban, cette très belle femme qui n’a pas un grand talent. J’avais été très déçue par son livre sur Joséphine de Beauharnais, j’ai récidivé.

Incorrigible admiratrice.

 

Christine Orban nous raconte ici un drame bourgeois –très bourgeois : l’éternelle histoire du maître et de l’esclave, sur fond de crique privée sur la côte et de dîners avec maître d’hôtel. Je sais ce que vous allez penser, que ces gens-là n’ont pas à se plaindre mais vous aurez tort, ils n’échappent pas aux souffrances morales, évidemment. On peut être riche, belle et malheureuse. D’ailleurs quand mes créatures de rêve du lycée me racontaient leurs chagrins, je n’en revenais pas mais je devais bien admettre qu’elles étaient vraiment tristes, aussi tristes qu’il m’arrivait de l’être.

 

L’héroïne s’appelle Gwendoline, elle a un corps à tomber (1m75, 90 B) qu’elle dévoile dans un petit bikini à balconnets. Et un premier roman publié.

Elle a aussi une mère du genre femme soumise, qui tremble devant son second mari, l’horrible BP alias beau-père alias Goldorak alias le Fauve, ancien ministre, 1m 90 et 100 kilos, légion d’honneur sur sa veste. BP aime particulièrement les mots « conne » (j’en connais un autre), « connasse », « pétasse » et « gourgandine ». Il a des maîtresses, des amis haut placés et bave devant un bel Italien, Andréa, plus brillant que lui.

 

Le drame commence sur le sable (ou des galets, ce n’est pas précisé) : BP le beau-père enjambe le corps gracieux de sa belle fille, qui se retrouve le visage coincé entre deux mollets poilus. Et la phrase fatale retentit : « Avec le corps qu’elle a, ça va être facile pour elle »... ainsi réduite à un corps, la belle Gwendoline va se vautrer dans l’image que lui a ainsi fabriquée son beau-père, celle d’un piège à hommes pas plus intéressant qu’une bonne bière (un très bon vin plutôt, vu le contexte): elle se fait photographier en petits morceaux (le cou, les mains) pour une publicité de Dim, elle fait de la figuration dans un dîner, moulée dans une robe genre Marilyn à l’anniversaire de Kennedy, elle couche avec Andrea. Elle n’est qu’un corps.

Totalement dépendante pendant des années du regard de BP, elle tourne le dos à son roman et à l’amour. Un corps, ça ne pense pas et ça n’a pas beaucoup de sentiments.

 

En fait (et heureusement pour le roman), BP n’est pas un sinistre imbécile, mais un homme jaloux, tout simplement –un homme humilié avec un ego surdimensionné. Certains tuent à cause de ça, lui se contente d’une phrase assassine. Et la mère-qui-a-tout-faux et rampe devant son mari est un personnage attendrissant, qui se plante sa brosse de rimmel dans l’oeil un quart d’heure avant l’arrivée des invités.

 

Le problème de ce roman... il y a deux problèmes : l’absence de style d’abord, mais Christine Orban n’est pas la seule. Et surtout l’écriture en boucle, le ressassement au cas où l’on n’aurait pas compris –imaginez trois émissions de Flavie Flament à la suite, avec intervention des auditrices. Le thème : la femme sous le regard des hommes.

 

Et parce que j’aime bien les livres et les écrivains, je termine sur ce passage :

Mon livre était devenu une chose éloignée, un objet indépendant, malgré mon nom sur la couverture, il me semblait être celui d’une autre. Je le rejetais comme le soleil, comme la nourriture. C’était pourtant moi sur la photo de la quatrième. Je souriais, puisque le photographe le demandait. Certains auteurs prennent un air sérieux, inspiré, perdus dans leurs pensées, moi, j’obéis, je souris. On pourrait presque me croire heureuse. La photo n’éclaire pas sur celle que je suis. Et derrière ce sourire poli, je reconnais ma facilité à céder à la volonté de l’autre.

 

Je suis fêlée, vous comprenez ? Alors je ne décide de rien. J’obéis, un point c’est tout.


Bitume ou l'enfer des salons

Salon de Mennecy, je me lance, c’est ma première fois. J’ai fait trente essayages pour choisir ma tenue, j’ai convoqué Carmen, sorti mes feutres, prié Ste Rita comme à chaque étape importante de mon existence.

Elle ne m’aide pas toujours.

Je crois qu’elle est débordée.

Mon éditeur doit m’envoyer une affiche, j’en recevrai trois au lendemain du salon, à mon retour à Albi. Je remercierai chaleureusement, il faut toujours remercier parce que c’est plus poli.

Je connais le salon des Arts ménagers, le Salon du meuble, le Salon du livre de Paris, j’ignore tout de ce petit monde des auteurs inconnus. C’est un univers très particulier avec ses codes, ses protocoles, ses mots-clés.

Code vestimentaire d’abord, les femmes ont toutes fait un effort, les plus minces ont choisi le même pantalon –le faux cuir noir slim de chez Calzedonia. J’en ai un dans mon placard mais il fait des plis aux cuisses, alors j’y ai renoncé. Une petite blonde ravissante a copié Carmen avec sa robe rouge et les hommes ne la quittent pas des yeux. Quelques femmes sont en tenue passe-murailles, elles baillent parce qu’elles se sont levées tôt, ce sont les bénévoles. Thierry Berlanda a mis sa chemise blanche, il a bien fait et un auteur de Fantasy s’est déguisé en personnage d’Harry Potter. Un dessinateur a choisi un T shirt pour qu’on voie ses tatouages, un joli blond a mis du khôl sur ses yeux.

Tout le monde a fait attention.

Pour le protocole c’est simple : il est dix heures et ils arrivent tous en même temps, du pas tranquille des vieux habitués. Ils déplient leur kakemono, puis ils vont s’embrasser. Ils ont l’air très contents de se retrouver, ils se connaissent. J’apprendrai qu’ils font tous les mêmes salons, tout le temps. Nicolas Lebel et Olivier Norek rient très fort, Thierry Berlanda disserte avec son voisin, ma voisine me snobe et je snobe le vieux Monsieur (de mon âge) assis à côté de moi. Un orchestre joue et quelqu’un hurle que ça n’est pas des façons de faire, un bruit pareil dans un salon aussi important.

L’orchestre s’en va, on nous propose des petits gâteaux. Mon mari me laisse et j’ai de vieux souvenirs qui reviennent –départ pour une colonie de vacances, train qui s’en va, premier jour d’école, porte qui se ferme etc. J’ai dix ans tout à coup et le café est froid.

Et les mots-clés du salon? Ils sont simples : attente et patience. L’homme déguisé a posé sa jambe sur un tabouret, ma voisine corrige un manuscrit, en face de moi la petite blonde sourit aux hommes, mon voisin s’endort, je parle tout bas à Carmen, qui fait celle qui n’est pas concernée. Elle tient mal sur son socle et bascule vers l’avant, elle est trop petite, perdue dans la forêt des affiches géantes et des kakemonos. Personne n’a l’air de la remarquer et je déteste quand on ne fait pas attention à elle.

Après...

Après j’ai vendu deux livres. On m’en a volé un ce qui fait trois livres, puisque je ne fais pas ça pour l’argent. C’est peu mais j’ai sauvé l’honneur. Ma voisine s’en va énervée, elle en a vendu quatre et elle se plaint, son éditrice aussi. Elle enlève ses affiches, elle a mis un pull sous sa robe et c’est dommage. Une petite fille en quatrième au collège du coin feuillette Bitume, à un moment elle lève la tête et me dit, avec de grands yeux étonnés : j’aime bien ! J’offre un marque-pages à son petit frère, en me disant qu’elle a dû tomber sur le passage où Mélanie couche avec son élève. Une jeune femme revient me voir avec le plus beau sourire du monde et me dit : je voudrais votre livre, tandis qu’une adolescente le lit devant le stand du libraire. Sa mère lui a choisi un autre livre et discute avec la vendeuse. Elle en profite, lit mon Bitume en douce –peut-être le passage de la poupée gonflable.

Un homme pas mal s’approche de moi, je verrai plus tard qu’il s’agit d’un auteur, il a écrit des livres sur Johnny. Il prend mon livre, l’inspecte, je commence à lui parler de mon histoire. Il pose le livre, me dit : « vous êtes chez l’Harmattan... bon courage !

—Oh mais je suis très contente, vous savez. Tout va bien.

J’arrange mes cheveux, lui fais mon sourire qui tue.

Il ne le tue pas.

Il s’en va, se retourne tout à coup et me lance le regard de l’homme qui sait tout de la vie telle qu’elle va, en répétant :

—Bon courage !

Je devrais lui dire que j’ai déjà entendu pire, que je fais ce que je veux, qu’il est nettement moins beau quand il est méchant, je devrais... un homme parle dans le micro et l’on ne s’entend plus.

Je remets en place ma Carmen qui penche tandis que quelques idées stupides viennent traîner dans ma tête : j’aurais dû monter une fabrique de marque-pages, ils aiment tous mes marque-pages. J’aurais dû faire mettre une image sur ma couverture, ils ont tous des images sur leur couverture. J’aurais dû écrire un policier, ils font tous des policiers. J’aurais dû m’en tenir au tricot à mon âge, je sais très bien tricoter. Et puis je voudrais m’en aller, je vais finir le paquet de gressins géants que j’ai amené et prendre un kilo d’un coup, je vais même aller demander s’il leur reste des petits fours, au secours mon livre est nul, je n’écrirai plus jamais, je ne ferai plus jamais de salon sauf celui de la mode si jamais on m’invite avec Kate Moss etc.

Mais c’est stupide et les pulls que je me tricote, je ne les mets jamais.

 

Dix-sept heures, l’homme déguisé est parti parce qu’il a vendu tous ses livres, la petite blonde me sourit, elle a mis un collant en laine et se plaint de la chaleur, forcément. Le vieux Monsieur de mon âge commence à me parler, la fête est bientôt finie, « ce salon n’était pas bon», dit-on autour de moi. Mon mari va revenir, il y a un embouteillage monstre sur l’autoroute avec un défilé de motards, c’est sûrement à cause de mon livre, c’est le sujet.

Est-ce que j’ai bien fait de l’écrire ?

Sûrement, puisqu’il est là et dans la soirée, mon mari me dira l’une des phrases magiques dont il a le secret:

— Chacun de tes livres vendus se trouve aujourd’hui quelque part dans la bibliothèque d’une personne, c’est ça qui est important. 

Il faut toujours écouter son mari.

 

Et comme  d’autres salons m’attendent, je vous dis à bientôt pour de nouvelles aventures !

 

Mais cette fois, j’ai fait grandir Carmen. Ça m’étonnerait qu’on la rate.


La tribu, 1 (Stéphanie Lepage)

Oui, mère ?

—Il y a un homme au crâne explosé qui vomit du sang sur notre tapis.

—Effectivement, mère.

—Aurais-tu un début d’explication à m’apporter ?

—Pas la moindre, mère.

 

La maison de la tribu est énorme et son architecture totalement improbable. Il n’y a pas de téléphone et personne, rien à 10 km à la ronde. A l’intérieur, une femme défigurée, un gnome odieux, un jeune homme mélancolique, un mort, un disparu et une cave mystérieuse, une grotte, un ragoût malodorant sur le feu et des cris bien sûr et un rire affolant...ingrédients classiques du roman fantastique qui vous attend avec ses gros sabots, sauf que les petits pas de Stéphanie Lepage sont légers et que sa plume est fine.

Car rien n’est sérieux dans tout cela, sauf la malice de l’auteure, qui s’amuse à reprendre les topoi du genre et à empiler les adjectifs convenus et affolants, ceux qui vous enfoncent la tête sous l’eau :

Fantomatique (la lande)

Sanguinolentes (les croûtes)

Inassouvie (la haine)

Indescriptible (le capharnaum)

Spongieux (le sol)

Moribond (le feu)

Vacillante (la bougie)

Rabougris (les légumes)

Enténébrés (les environs)

Déchirées (les chairs)

Jaunâtre (la lueur)

Pesant (le silence)

Etc.

 

Deux enfants de dix ans sont accroupis devant les entrailles d’un cochon d’Inde, un vieillard est en train de cuire en petits morceaux, une tête est en bouillie et le sang gargouille... bienvenue chez les Montferreau, la Maison des horreurs, bienvenue dans le carnage savamment orchestré par Stéphanie Lepage.

Mais elle n’est pas seule responsable de cette histoire : dans son scenario s’introduit un certain Rémi Dobroski, « celui qui sait tout », sorte de narrateur omniscient et pervers qui va jouer avec vous –un coup je dis la fin, un coup je vous laisse attendre. Un coup je vous explique, un coup je vous embrouille. Tandis que dans la bibliothèque les livres-parasites vomissent leurs mots comme des bouches d’égout.

Mais oui, la littérature est une drôle de bête.

 

Voilà donc une histoire à faire peur racontée par une romancière qui n’a peur de rien, sauf de la médiocrité, je pense  et qui combat en douce le fameux esprit de sérieux (grand fléau des thrillers d’Amazon qui donnent des claques, des coups de poing, dont on ne se remet pas etc.). Je dis bien « en douce » car ce thriller façon XIXème est construit dans les règles de l’art (la dame n’est pas née de la dernière pluie) : deux Candides pénètrent par hasard dans une demeure mystérieuse qui ne les attendait pas. A l’intérieur, la folie et la haine. Au dehors, un chien qui hurle à la lune. Au fil des pages, la montée en puissance du Mal. Au début l’ordre, à la fin le désordre.

Et dans tout le livre, un style impeccable.

 

 


Les loyautés, de Delphine de Vigan

Il existe des titres dangereux : ils sont très beaux et ensuite, il faut être à la hauteur. Ne pas les galvauder. Les loyautés –pluriel fabuleux- implique forcément une exigence, pas un livre déjà lu (je parle de La maladroite: même sujet, même construction chorale). Heureusement le style est à la hauteur, une hauteur parfois vertigineuse car la romancière est douée : Delphine de Vigan a l’art d’entrer en quelques formules magiques dans les recoins des sensations (la première gorgée d’alcool, par exemple ou le malaise d’une famille autour d’une table, ou le sanglot qu’on a appris à réprimer). L’art de décortiquer nos petites et grandes souffrances.

 

Debout derrière la vitre, dès que les élèves descendent dans la cour, je cherche sa silhouette. Si je parviens à le repérer au milieu des autres –corps aimantés, réunis par d’étranges alliances -, je passe la récréation à épier ses gestes, ses esquives, en quête d’une réponse.

 Ils sont quatre sur la scène du roman pour nous parler de Théo, enfant peut-être maltraité, le doute sera levé peu à peu. La première intervenante est Hélène, professeur de collège autrefois victime de son père, qui observe l’enfant et s’alerte, contre vents et marées. Ensuite viennent Cécile, mère perdue dans une dépression pas encore installée, encore tremblotante. Puis Mathis, le camarade de Théo. Et enfin la narratrice. Tout ce petit monde nous parle d’une voix unique, distante et froide, soutenue par le passé composé, temps béni des paroles innocentes.

Car qui est coupable là-dedans ? Les enfants boivent de l’alcool en cachette, les pères frappent leur fille ou se défoulent sur Internet. Ou bien ils abandonnent, ne se lavent plus et marchent à petits pas. Les couples se défont et martyrisent les enfants au passage, les mères jettent des vêtements pris en otage dans la machine à laver, les infirmières scolaires sont aveugles, les professeurs espionnent quand on ne leur a rien demandé et se lancent des insultes à la figure, les amoureux n’embrassent plus, tandis qu’un enfant de treize ans à peine enfile un jogging de Barbie... c’est la misère ordinaire, que les faits divers et les conversations de café nous montrent tous les jours et à part les foules toujours offusquées des réseaux sociaux, bien malin celui qui peut accuser. Je crois que c’est là le message de ce roman, je crois aussi que c’est son intérêt : cette incertitude, dérangeante mais c’est bien là la vocation première de la littérature, nous déranger. Nous déranger vraiment, aller à l’encontre de nos révoltes confortables et nous tendre un miroir –déformant bien sûr, mais miroir quand même.

 

Et puis on pourra toujours imaginer des loyautés, pour se rassurer et se dire qu’on a lu un livre intéressant (sans morale à la fin tu meurs): vous verrez donc, à la fin les enfants pardonnent aux parents et les professeurs vont au secours de leurs élèves, dans le meilleur des mondes qui est le nôtre. Delphine de Vigan s’est  pliée in extremis à la mode de la bonne pensée. Mais elle est pardonnée, la dernière page est sublime !

 

 

 


Correspondance (Albert Camus, Maria Casarès)

Je t‘embrasse éperdument

Je t’embrasse profondément

Je t’embrasse interminablement

J’embrasse ton épaule et ta nuque, avidement.

Quel est l’imbécile, déjà, qui a décrété qu’il fallait se méfier des adverbes, quand on écrit ? Il faut juste se méfier du mauvais style et il y a tout l’amour du monde dans les adverbes de Camus.

Maintenant, savoir s’il aime celle à qui il écrit ou s’il aime surtout être amoureux et s’il aime avant tout le dire...

Dans cette correspondance énorme, (je fais une pause, j’en ai lu 700 pages), flotte un sentiment de plénitude. C’est l’Amour à distance, cette passion qui se nourrit de l’absence et de la frustration –la meilleure, la plus exaltante. Pas la plus morale, mais celle qui fait les plus beaux textes.

 

Et n’oublie pas celui qui t’aime, ton pauvre ami privé de toi, sa chair, son ciel, son eau... Je t’aime. A bientôt, Maria chérie. Et courage, veux-tu, le courage de l’amour indestructible.

 

Camus passe son temps dans le midi pour soigner ses poumons. Sa femme et ses enfants l’y rejoignent, sa femme est discrète comme il se doit et il l’en remercie (trop bon), ses enfants sont plus mignons la nuit quand ils dorment. De temps en temps arrivent les Gallimard, insupportables de vitalité. L’écrivain travaille couché, il pleut souvent, il se plaint. Il est malade, très malade et c’est étonnant, le contraste entre les photos qu’on connaît de lui, l’oeuvre magistrale qu’on a plus ou moins lue et ce pauvre homme épuisé qui lutte contre sa tuberculose, ses migraines et les grippes qu’il attrape, son découragement, ses doutes, ses insomnies, sa mauvaise conscience. Heureusement il y a Maria, qui s’agite à Paris. Une Maria hyperactive qui joue pour la radio le matin, déjeune avec des amis, lit des livres et des manuscrits, fait des plantations sur son balcon, joue au théâtre le soir, s’engage pour un film, écrit à son amoureux, dîne avec Reggiani ou Bouquet, reçoit de jeunes artistes, se moque de Cocteau et de sa bande, fustige Gérard Philippe, persifle, s’amuse et dit des mots d’amour.

Maria Casarès est déjà célèbre, elle joue Les Justes tous les soirs au théâtre Hébertot, le théâtre du Maître. Dora lui colle à la peau, elle l’appelle « ma fille » mais un nouvel acteur vient remplacer Michel Bouquet dans le rôle de Yanek et ce n’est pas une réussite. Et puis le mauvais temps s’en mêle, les spectateurs se font rares. Elle prend le soleil qui traîne sur son balcon, voudrait voir la mer avec son amoureux, mange de la viande (des Chateaubriand) et boit du café au lait, se plaint d’avoir mal au ventre. Alors s’enchaînent les week-ends, quelques heures volées à la vie aux bons soins d’Air France. Alors se succèdent coups de téléphone et télégrammes.

C’est l’histoire toute bête d’un homme qui n’est pas libre et de sa jeune maîtresse, l’histoire de deux êtres qui attendent comme des fous le passage du facteur et se débrouillent souvent pour retarder leurs retrouvailles, histoire de faire durer l’amour. Une histoire banale à pleurer sauf que si l’on pleure, ce sera du bonheur de lire.

 

Je voudrais tant te savoir apaisé.

Je voudrais tant te savoir heureux.

Je voudrais tant te savoir vivant.

Je voudrais tant te savoir amoureux.

Je voudrais tant te savoir à moi.

Je voudrais tant me serrer contre toi.

Je voudrais tant t’accueillir.

Je voudrais tant, tant, tant.

 

Et je me pose une question bête : allez-vous encore vous laisser enchanter par une telle correspondance, en ces temps de morale à tout prix, en ces temps raisonnables et froids, allez-vous vous laisser émouvoir par ces deux êtres perclus d’égoïsme, que tout dérange à part eux deux ? Allez-vous vous laisser prendre par ces amoureux qui ne parlent pas de sexe ou si peu - à mots couverts (j’ai un scoop : c’était la position du missionnaire, si j’ai bien lu) et qui mettent des ... pour ne pas écrire de mots grossiers ? Allez-vous être sensibles à cette avalanche du verbe aimer, à ces redondances parce que les amoureux s’épuisent à se dire qu’ils s’adorent? Je n’ai pas la réponse et je ne suis pas très optimiste, pour une fois.

Et puis le livre coûte 32 euros, c’est quand même très différent d’un e-book en promo, ça fait bizarre dans une PAL !

Mais je serais heureuse que vous ne ratiez pas ça. Parce que...

 

Sois heureuse, mon amour, autant que tu le pourras. Oui, les jacinthes poussent, les arbres se couvrent de fleurs, tes rideaux ont la couleur du désir. La vie est là, si merveilleuse !

 

 

 

 


Trois baisers, de Katherine Pancol

Mais comment elle trouve ses titres?


Evènement! Le dernier volume de La femme sans peur

D’un geste machinal, Trinity touche et ajuste le foulard orange qu’elle porte autour du cou. Dans le train qui roule à vive allure, enfoncée dans son siège et les yeux fixés sur le paysage qui défile, elle tente encore de faire le point en faisant appel à la logique. Mais où se trouve-t-elle dans toute cette histoire ?

 

Imaginez que vous reveniez dans le passé. Vous connaissez votre futur mais on dirait que tout n’est pas si simple, que les gens ne réagissent pas exactement comme ils ont réagi alors. Les volets de la maison sont trop bleus, le barman qui prépare le Bolli-Stolli ne vous reconnaît pas. On dirait aussi que le temps passe plus vite, que trois jours en font cinq tout à coup...vous voilà dans un drôle d’état.

Voilà donc Trinity la Californienne perdue avec vous entre passé et futur, toute flottante dans un présent instable. Et revoilà Speedy l’escargot tout droit sorti de son sopalin, occupé à son jogging nocturne entre deux feuilles de salade.

Mais Trinity elle-même a changé, car ses aventures lui ont appris la valeur des choses, et le pouvoir de l’amour : C’est amusant, tous ces types qui s’agitent dans leur petite gloire étriquée comme des poissons rouges dans un bocal rempli de trop peu d’eau. Elle a une clé dans sa poche, celle de l’UPS Store, une clé du futur et elle est armée. Prête à de nouvelles aventures, à l’intérieur de deux années qui semblent vouloir se compresser.

Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
C’est une aventure qui commence comme un banal voyage dans le temps et qui déraille, nous entraînant en fait dans un voyage dans l’espace –celui des réalités parallèles. Alors se pose la question qui tue : et si Gianmarco n’existait plus, là où Trinity se trouve ?

Voilà, la série de la femme sans peur va s’achever avec ce dixième épisode et je tenais à vous en parler, moi qui aime tant Modiano, le contraire exact de Jean-Philippe Touzeau. D’abord parce que la série de La femme sans peur est un modèle du genre et qu’elle est bien écrite. Avec soin, avec une énergie impressionnante (ce style « sur le fil ») et un grand respect pour le lecteur. Ensuite parce que Jean Philippe Touzeau est un très bon raconteur d’histoires, qui se sait raconteur d’histoires et a l’intelligence de s’en tenir là, sans se vautrer dans la tentation d’une pseudo littérature à la noix. A chacun sa catégorie et cet auteur sait exactement où il se situe : du côté des artificiers. Car ses livres ont quelque chose à voir avec les feux d’artifice : ils vous entraînent, vous étonnent, vous éclairent et vous avez envie d’applaudir à la fin.

La littérature c’est autre chose, c’est du petit feu avec des braises et vous avez parfois envie de pleurer, dès le début.

J’ajouterai que si j’ai un jour décidé de faire un blog, c’est grâce à lui. Il le sait.

Lisez donc tous les épisodes de La femme sans peur, qui a goûté à une boisson magique. Regardez-la s’agiter et parcourir les routes et suivez les leçons du maître : aimez les autres et profitez de la vie. C’est tout simple et pourquoi est-ce si difficile ?

Vous poserez la question à l’auteur, il a beaucoup voyagé, parle plusieurs langues et sait pas mal de choses. Et tant que vous y êtes, vous écouterez ses questions à lui :

 (Trinity)  pense être frôlée par quelque chose de plus fort que les plus puissants, mais en même temps, de délicat et d’harmonieux.

Est-ce là la force indomptable qui régit à la fois les big bang et les petits désagréments de nos existences ?

Est-ce un dieu ? Une forme ? Une substance ? 

Et en route vers la plénitude, si vous êtes doué !

 

 

 


Cette semaine

Le roman du beau garçon d'Amazon (je vous avais prévenus)

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Deux femmes à la fenêtre, de Marie Hélène D

Quand on a un blog littéraire, il arrive qu’on soit sollicitée par un auteur et il arrive aussi qu’on éprouve une réelle sympathie pour cette personne. Alors on s’applique particulièrement.

J’ai donc passé des jours à lire et relire ce roman, dans l’intention de lui faire une belle chronique. Il pleuvait beaucoup à Albi et ça tombait bien. J’y ai mis plus de coeur que d’ordinaire, je pense. D’où les heures. L’auteure me l’a confié en me disant qu’elle n’était pas sûre du résultat. Je la connais bien et je sais que si elle  est plutôt sûre d’elle dans la vie, elle l'est  beaucoup moins quand elle a une plume à la main.

J’aimerais la rassurer avec cet article, je me demande si je suis bien placée pour faire ça.

 

Ce roman raconte l’histoire d’une femme qui peint et qui est innocente ou coupable, il faudrait savoir. On aimerait bien savoir. Elle s’appelle Louise Cartier, elle est connue du grand public et reconnue dans le milieu de l’art, son nom traîne partout mais elle a eu vingt ans autrefois et à vingt ans on peut commettre des actes abominables. Elle a été modèle, puis un peintre plus amoureux que les autres lui a enseigné son art. Ensuite il me semble qu’elle a fait celle qui avait appris toute seule. Ce n’est pas dit dans le roman, mais ça ne m’étonnerait pas de sa part. Elle a aimé aussi, d’un amour fou. Et haï peut-être, ou méprisé parce que l’Histoire vient se mêler à cette histoire. Et l’Histoire est cruelle, elle aime bien quand il y a des monstres, des lâches, de mauvaises personnes.

C’est aussi un roman sur un problème d’héritage : reçoit-on en héritage le malheur de ceux qui nous ont précédés ? La réponse est oui, ou non, il n’existe pas de demi-mesure, oui bien sûr obligatoirement ou non surtout pas, vous êtes fous, on ne va pas souffrir cent sept ans. Catherine Schwartzman (je salue le courage –ou l’inconscience- de l’auteure qui a choisi ce nom à l’orthographe impossible), Catherine Schwartzman donc avec un s, un c et un h est historienne et s’est vautrée dans la pente où l’a entraînée sa mère. David Benhamou, un vendeur de jeans  au nom plus juif que juif (je sais qu’il y a des Ben quelque chose dans la famille de l’auteure) a choisi d’oublier, de ne pas se sentir concerné et de vivre une vie légère. Alors la faute de Louise Cartier, que vont-ils en faire ?

J’ai lu une quantité de  fois le roman, je voulais donner à l’auteure un avis juste et sincère. J’ai traqué les coquilles, les redondances, les incohérences, les invraisemblances : comment le personnage a-t-il pu visionner un document sur You tube en 2004 ? C’était impossible et je conseillerai à l’auteure de se documenter davantage avant d’écrire, ce n’est pas si compliqué de vérifier ses dates. Je sais cependant qu’elle s’est rendue sur les lieux de son roman, à Paris dans le 11ème.

—Il faisait un temps magnifique, m’a-t-elle dit, et Boulevard Beaumarchais il y a de beaux magasins. C’est ensuite que ça se gâte, dans les petites rues.

Je sais aussi qu’elle n’a pas trouvé la rue qu’elle cherchait, personne ne la connaissait. Elle a ameuté le quartier, tout le monde s’est arrêté de vivre pour l’aider, sans succès. Elle s’est quand même dit que les Parisiens pouvaient être bien gentils, quand ils s’y mettaient. Elle s’est dit aussi qu’une rue qui n’existait pas, c’était plutôt bon signe pour son roman.

Je lui ai transmis toutes mes remarques avant de vous faire cet article, les bonnes et les mauvaises, j’espère qu’elle me répondra personnellement. Et gentiment, car elle n’a pas toujours un caractère facile quand il s’agit de ses livres. J’espère que nous ne serons pas fâchées.

Que vous dire d’autre ?

Le roman n’est pas sorti et il ne sera peut-être jamais édité. Le manuscrit se trouve dans mon sac, je vais encore le relire et bientôt je le confierai à mon mari.  Et vous le lirez un jour vous aussi un jour, je l’espère, avec de vraies pages et une vraie couverture et mon nom dessus. Si je ne le mets pas à la poubelle comme le précédent.

 

Deux femmes à la fenêtre, le petit dernier de Dominique.

 

PS J’ai rendez-vous le 23 à Paris avec l’artiste qui m’a inspiré ce roman, elle m’attend dans son atelier.  C’est une femme peintre connue, brillante, sûrement adorable et comment lui dire ? Comment lui avouer ce que j’ai fait d’elle, parce que je suis tombée raide devant l’un de ses tableaux et que mon imagination a fait le reste ? Je vais lui apporter des chocolats, déjà.

 

Et Marie Hélène D, c’est mon autre nom d’après l’Etat Civil.

 

Joyeux Noël à tous !

 

 


Bons baisers, Sassa

« Anto Sass s’engage à coucher avec toute blogueuse qui fera une chronique d’un livre de Sassa ».

Certains auteurs manquent de prudence et lancent des appels inconsidérés. Mais comme je ne voudrais pas mettre celui-là dans une situation épouvantable, vu mon âge avancé et le caractère irascible de mon mari, je ferai la chronique de ses trois débuts de roman, ce qui me mettra hors-jeu. En même temps ça m’arrange, étant donné que je suis incapable de suivre ce genre d’histoires, que l’auteur me pardonne.

J’ai essayé plusieurs fois, dans l’intention de lui faire plaisir. Mais non.

 

Donc, si l’on s’en tient aux premières pages :

Prenez un bon style (indispensable), une façon autoritaire et élégante de décrire les choses, des dialogues comme on n’en fait plus (franchement, vous entendez les voix), un pays au bout du monde, un évènement inattendu et qui peut faire frémir la planète, un avion, une blonde, un héros au service de sa Majesté un peu las et désabusé... et l’action peut commencer. Bienvenue dans le monde de Sassa, où les héros sont fatigués jusqu’à ce que leur mission et une jolie fille qui passe leur donnent des ailes. Bienvenue dans la bulle d’un écrivain et c’est bien à cela qu’on reconnaît les gens qui savent écrire, à cette bulle qu’ils sont arrivés à fabriquer.

 

Vol Londres-Stuttgart, hôtesse de l’air blonde, voisin bavarois grand modèle.

Bons baisers de Jakarta vous emmène tout droit au ciel, ce qui est déjà un bon début et voilà une belle phrase pour vous résumer la Condition Humaine : « Le monde est-il un jeu d’échecs ou alors plutôt un jeu de Go ? » C’est sûr que le monde est un drôle de jeu de malade, et la suite va vous le montrer : il y a eu un attentat au gaz sarin à Beijing, des membres importants du gouvernement chinois font partie des victimes. On pense officiellement à une attaque du Tibet, on pense aussi à un moment à Al Quaeda ou alors –mieux- à un règlement de compte intérieur.

Heureusement, l’avion atterrit à Francfort et il y aura donc des saucisses, des pommes de terre et de la bière.

 

Effet cinématographique avec un générique sur fond de brousse : Bons baisers de Bissau commence sur une piste, à bord d’une Land Rover et avec cette jolie phrase : « Le docteur Palmer a la tête ailleurs ». C’est bon signe quand un homme a la tête ailleurs... sauf là. Pas d’attentat cette fois-ci mais un gros problème quand même : une épidémie de fièvre hémorragique dans un pays d’Afrique, et la disparition de quatre médecins de l’OMS, dont celui de la Land Rover. Et une blonde péroxydée, très bimbo, et un héros Corse.

 

Vol long courrier Johannesburg-Londres, hôtesse troublante +blonde au teint diaphane vêtue d’une robe en soie... la suite de Bons baisers de Dubaï est pour les garçons. La jeune femme s’est changée. Sinon, le Boeing 737 transportant le Président du Botswana s’est écrasé en vol.

 

Voilà, cher Anto, j’ai fait ce que j’ai pu et j’espère évidemment que tu auras droit bientôt à de vraies chroniques.

D’ailleurs je lance à mon tour un appel à toutes les blogueuses: « Anto s’engage...etc. »

 

 

Chroniqueuses blondes et amateurs d’action et de livres bien écrits, bonne lecture !


Cette semaine, un roman qui va vous emmener en Sardaigne pour votre Noël

Et vous allez entendre de drôles de flûtes, là-bas.


Le prix Renaudot

Vu le titre, on peut s’attendre à des horreurs. Donc voilà des testicules de jeunes chimpanzés greffées sur des hommes. Mais ça ne se passe pas à Auschwitz, ça se passe sur la côte d’Azur et les clients sont très riches et très vieux, d’où les testicules.

Vu le titre, il y a aussi la traque des nazis, avec ses chasseurs : Hermann Langbein d’abord, déporté à Dachau, qui repère Mengele au Brésil. Puis les hommes du mossad.

Vu le titre et le nom qu’il contient ( celui du « Prince des ténèbres », le médecin des camps qui a torturé, disséqué et brûlé des enfants dans sa recherche du Graal –le grand mystère des jumeaux), il y a un père bossu et son fils boiteux. Ils arrivent à Auschwitz, sont repérés par Mengele. Leurs corps seront bouillis pour les besoins de la science – et mangés en partie par des détenus, par erreur.

J’arrête làsickcrying et je vous fais ma chronique.

 

Josefe Mengele que tout le monde connaît a quarante-neuf ans et une femme qui en aime un autre quand s’ouvre la grande chasse aux nazis. Beaucoup se sont réfugiés en Argentine, où Peron les a accueillis à bras ouverts. Le Président écoute la voix du Duce sur son transistor, on boit de la bière et l’on trinque à une troisième guerre mondiale. Mais Eichman est capturé et Mengele qui se croyait tranquille s’enfuit encore, au Paraguay cette fois. Il a fait du ski nautique en Argentine, s’y est offert une villa californienne, il vivra heureux à Asuncion avec Martha, la femme de son frère défunt (c’est bien de rester en famille). Il a été Grégor, puis de nouveau Josef, il devient Peter, qui s’en va ensuite se cacher au Brésil. Peter Hochbichler, employé de ferme, les pieds dans la bouse de vache, qui s’asperge d’eau de Cologne tous les matins et se fait des mines dans la glace. Un drôle d’employé au sexe rabougri sous sa couverture. Qui couche quand même avec la fermière, sans grand enthousiasme –on ne peut pas tout faire. Le mossad le recherche en la personne d’un juif allemand, Zvi Aharoni , son ami Sassen le trahit, il n’est plus qu’une bête en grand danger et c’est ce que raconte toute la seconde partie du livre, la chasse à l’homme  compliquée du pire médecin que le monde ait inventé. La traque et le déclin du médecin aux gants blancs, qui finira sa vie à l’Eldorado qui n’a rien d’un Eldorado, la banlieue la plus pourrie de Sao Paulo. Et là, face à un fils en pantalon à pattes d’éléphant qui représente la nouvelle Allemagne, celle qui veut se sortir de l’ombre, il sera encore une fois lamentable.

 

Je me suis demandé quel était l’intérêt littéraire de ce livre,  pourquoi il avait obtenu ce prix. Je n’ai pas la réponse, c’est un récit d’historien qui ressemble à une monographie, écrite avec quelques effets attendus (« mornes après-midi poisseux » à la ferme, « front perlé de sueur froide »éclairs qui « zèbrent les ténèbres » et tonnerre qui gronde, « cavale sans refuges ni repos », « l’Europe vallée de larmes »). Honnêtement, j’aurais bien aimé que mes professeurs d’histoire parlent de cette façon, je les aurais sûrement écoutés davantage. Mais dans un livre comme celui-là, j’attendais autre chose. J’attendais que la littérature pointe son nez, avec ses figures inventées. Je l’ai vue arriver dans la dernière partie, avec ces phrases sublimes et tristes :

 

Puissent-ils rester loin de nous, les songes et les chimères de la nuit.

Méfiance, l’homme est une créature malléable, il faut se méfier des hommes.

 


Jean d'Ormesson, Johnny, Ulysse et moi

Cher Monsieur d’Ormesson (les gens disent Jean d’O, moi je n’ose pas)

 

Aujourd’hui sur les réseaux sociaux, mes amis sont comme moi, en séance de rattrapage : après les bruits de foule autour de la mort de Johnny ils parlent de vous, c’est à dire qu’ils citent vos bons mots. Comme je suis très mauvaise langue par nature, je pense que beaucoup d’entre eux ne vous ont pas lu. Il est facile de citer vos plus belles pensées, il y en a partout dans vos livres.

Cher Monsieur, j’ai tellement aimé vos phrases, si vous saviez. Mais voyez-vous j’ai pleuré à la mort de Johnny, pas à la vôtre. Ce n’était pas pareil et j’espère que vous me comprendrez. Parce que je voulais dire : on a rappelé que vous lisiez et relisiez l’Odyssée et justement, il me semble que Johnny Hallyday a quelque chose à voir avec Ulysse.

Vous les entendez ? Ils disent : non mais pourquoi pas Jésus, tant qu’elle y est ?

Ils disent beaucoup de choses.

Il y a une histoire de mythe là-dedans, qui se trouve bien au-delà de la popularité. J’ai plongé dans le mythe, moi aussi. J’ai pleuré un homme qui plaisait aux femmes, comme Ulysse –regardez Calypso, cette folle. Et même Athéna. J’ai pleuré un homme qui faisait des choses extraordinaires à la place des autres et s’en sortait toujours. Ulysse affrontait les Sirènes et Nessus et Charybde et Sylla et lui conduisait vite sans se tuer, il tombait dans le coma et s’en sortait, il divorçait et en retrouvait une autre, il perdait son public et le regagnait. J’ai pleuré un homme qui avait un dieu contre lui, ce n’était pas Neptune, c’était le fisc, qui s’en prend aux gens. J’ai pleuré celui qui vivait comme un dieu mais ressemblait au commun des mortels, comme Ulysse, Ulysse était rusé et épaté par les richesses des Palais et Johnny était gentil et il aimait tout ce qui brille. Ulysse avait son bateau et ses hommes, Johnny avait sa guitare et ses musiciens. Et une île au milieu de la mer, pour finir. Voilà Monsieur d’Ormesson, entre votre Ulysse et mon Johnny à moi, il existe des ressemblances et celle-ci surtout, qui est la définition du héros mythique : il est celui qui fait des choses hors de notre portée à notre place. Il est notre représentant magnifique. 

Il n’y en a pas ciquante dans une vie.

Et ce n’est pas glorieux d’aimer un mythe, il y a des choses plus importantes à faire, je sais. Mais c’est humain, très humain. Comme il est humain d’aimer à la folie la petite musique des jolies phrases, ce qu’on appelle le beau style.

Cher Monsieur d’Ormesson, je ne sais plus où j’ai rangé Au plaisir de Dieu, le premier livre que j’ai lu de vous, il est vieux, il doit être dans une caisse et je vais aller le chercher, pour vous faire plaisir. J’en ai pour un moment, vous me pardonnerez. Pardonnez-moi aussi si je vous avoue que l’Odyssée m’a toujours ennuyée à mourir. Pardonnez-moi surtout si moi aussi, bêtement mais si sincèrement, j’ai croisé un jour les poings en chantant : Et mourir d’amour enchaîné.

 

Et puis pour finir je voulais vous dire, et je pense que vous serez d’accord avec moi : vos yeux, Monsieur d’Ormesson, étaient encore plus bleus, encore plus beaux que ceux de Johnny.


Cette semaine, deux romans, une même famille.


Une même situation, mais il suffit d'un rien pour que tout change


Avec elle, de Solène Bakowski

 

Deux ravissantes jeunes femmes sont apparues sur les réseaux sociaux, pour parler de leur livre. Elles s’étaient déguisées en chipies de la littérature et finissaient par se ressembler. Comme deux jumelles.

Je connais l’une des deux, je lis ce qu’elle écrit depuis le début, parce qu’elle possède à mon avis un grand talent.

Mais les baguettes des fées parfois tombent par terre, qu’elle me pardonne.

 

Toi pour moi, moi pour toi, on va avoir seize ans et on est gigantesques.

 

Avec elle représente l’une des faces d’une histoire à deux visages : à partir d’une situation commune (une famille unie et un feu d’artifice), le destin s’amuse à fabriquer deux scenarios opposés. L’idée est séduisante, parce que nous savons tous que le destin fait bien ce qu’il veut. Et les deux romans se construisent autour du thème toujours fascinant de la gémellité.

Dans l’histoire de Solène Bakowski, les deux jumelles Coline et Jessica, unies à la vie à la mort, vont connaître la jalousie, les doutes et la tentation de la séparation, with or without you –mensonge et trahison sur fond de Lettre à Elise, tandis que tout se déglingue aussi du côté de leurs parents. Et ce scenario m’a rappelé au passage le magnifique roman de Joyce Caroll Oates, Nous étions les Mulvaney. Je dois dire aussi, au passage, que Solène Bakowsky n’a rien à envier à la romancière américaine, quand elle s’y met (je pense totalement ce que je dis).

Sauf que.

Sauf qu’il s’agit ici d’un projet à deux, et que dès lors qu’on sort un écrivain de sa solitude, forcément il y perd son latin, c’est à dire ce qu’il sait faire de mieux. Sauf que ce roman ressemble un peu trop pour moi à un livre pour la jeunesse. Sauf que la psychologie en boucle, si elle ravit les lecteurs d’Amazon, a tendance à me faire fuir.

Heureusement, les baguettes magiques des fées ont la vie dure et j’ai retrouvé dans certaines pages les fulgurances que j’attendais:

 

Ce matin, l’aurore qui s’infiltre par les baies vitrées se déploie sur leur surface cireuse et leur carcasse rompue. (les descriptions XXS de Solène Bakowski sont toujours extraordinaires).

 

Et puis il y a ces mots-cailloux, qu’elle sait si bien lancer :

Anna. Anna. Anna.

Pincée. Broyée. Verre pulvérisé.

Sang . Cheveux blonds. Comme elle. Partout. Musique. Ça monte. Ça monte.

 

Il y a enfin ces moments bénis où la romancière reprend de la distance:

L’histoire de Patricia Simoëns et de Christophe Tellier n’aura pas duré longtemps...

La voilà qui monte très haut au-dessus des personnages, là où se cachent les mécanismes du hasard –ou ceux de la fatalité, allez savoir. La voilà du côté des dieux, qui reprend les rennes de son récit et envoie balader son projet d’écriture, les démons intérieurs en 400 pages, les ventes, les commentaires, les étoiles et nous avec. La voilà seule face à ceux qu’elle a inventés et je vous préviens, ce sont là quelques moments assez fabuleux.

Comme le sont les dernières lignes du roman, toutes raides, au garde à vous devant le destin, avec une Solène pétrie de chagrin.

 

Voilà pourquoi j’ai tout de même écrit cette chronique, moi qui ne suis plus dans l’air du temps, c’est à cause de ces moments de grâce. La littérature est ainsi faite, elle est capricieuse et heureusement : les étincelles à la Bakowski, jamais un ordinateur ne pourra les faire.

Ne m’écoutez plus et lisez donc ce roman.

 

Ou l’autre, ou les deux.


Sans elle, d'Amélie Antoine

Ya une gamine qui a disparu. Y a une gamine qui a disparu. Ya une gamine qui a disparu. Ça chuchote et ça murmure, on dirait que les feuilles des bouleaux se transmettent le message, on dirait que le vent léger d’été transporte ces quelques terribles mots. Ya une gamine qui a disparu.

 

Dans ce roman d’Amélie Antoine, on retrouve le feu d’artifice, le bracelet fluo que Jessica réclame, et Coline est toujours punie à cause d’un flacon de parfum cassé. Nous sommes toujours à Quesnoy, les parents s’appellent toujours Patricia et Thierry, Enis le beau garçon est toujours là, la grand-mère s’appelle toujours Paulette, sauf que...

Sauf que Jessica disparaît. Envolée, invisible.

Un jour tranquille et ensoleillé, j’ai retrouvé l’une de mes filles dans un étang, juste à temps pour pouvoir sauter et la sauver et je dois dire que ce livre s’en va rejoindre d’emblée des peurs insupportables. Et Amélie Antoine a raison, dans ces moments-là le monde tout à coup n’est plus le même, même les feuilles des arbres changent, même les couleurs.

Qu’est-ce que c’est que cette histoire à faire peur ?

C’est un roman violent dans les premières pages, écrit d’emblée avec des mots violents et l’on se dit qu’on va suivre pas à pas les tourments d’une mère qui a perdu son enfant. Minute après minute, en apnée.

J’ai failli éteindre ma tablette.

Mais j’avais mon article à faire. Et pour m’aider, il y a eu très vite ce travail de remplissage que je n’aime pas  dans les romans contemporains, ces bavardages qui relâchent l’élastique : un Mickey sur une tasse, le micro-ondes branché sur 45 minutes, des marches qui grincent, des remontées acides dans l’oesophage, un rouleau-compresseur dans la cage thoracique et autres détails plus ou moins réussis. Et la procédure de recherche, avec ses gendarmes, ses battues. Ça tombait bien et j’ai oublié l’étang.

 

J’ai alors eu sous les yeux le chagrin très compliqué, forcément, d’une petite fille dont la soeur jumelle a disparu, une enfant empêtrée dans sa ressemblance et qui n’a plus le droit qu’on s’intéresse à elle. Puisqu’il ne lui est rien arrivé, à elle. Et la déroute d’un père qui n’a plus que sa tondeuse à gazon pour reprendre confiance. Et le sentiment de culpabilité d’une mère qui a tout déclenché en punissant son enfant. Et les difficultés d’un couple écrasé par le malheur, et l’implacable progression des jours et des mois. Avec, au beau milieu de ce drame psychologique qui s’éternise un peu (beaucoup), de jolis moments tristes: le choco BN que Coline mange proprement, pour une fois, parce que sa soeur n’est pas là et sa lettre au père Noël, dans laquelle elle demande simplement sa jumelle.

 

J’ai lu les commentaires que ce roman a reçus, les rares avis négatifs me paraissent totalement injustes : non ce n’est pas du voyeurisme et non ce n’est pas mal écrit, le style a du naturel et c’est parfaitement bien fait. Vous trouverez même le point de basculement du récit exactement à la moitié du livre (53%, m’a dit ma tablette).

Mais justement.

Justement, les commentaires dithyrambiques (la plupart d’entre eux) mettent l’accent sur l’émotion suscitée par ce roman. Et ils doivent être sincères, sinon Amélie Antoine ne connaîtrait pas le succès qui est le sien. Alors pourquoi est-ce que je ne suis pas touchée, moi ?
Parce que j’ai passé l’âge. Je suis du côté de Paulette, sauf que je ne m’appelle quand même pas Paulette : j’ai besoin d’être surprise et perplexe et les belles constructions m’ennuient. J’ai besoin de ne pas savoir où je vais, où l’écrivain va m’embarquer. Et surtout, il me faut des personnages compliqués, imprévisibles, pénibles.

Pénibles, je crois que c’est le mot. Or aujourd’hui les lecteurs veulent s’y reconnaître, absolument. Je crois qu’ils réclament du confort, des situations qu’ils pourront analyser les doigts dans le nez. Pas évident de se plier à cette exigence et je dois dire que cette romancière, de ce point de vue, est douée.

 

Voilà, j’ai lu le gros roman d’Amélie Antoine en entier... et j’ai pris un sacré coup de vieux !

 

 


Le Goncourt!

D’abord je dois vous citer cette phrase d’Eric Vuillard:

Un mot suffit parfois à congeler une phrase, à nous plonger dans je ne sais quelle rêverie ; le temps, lui, n’y est pas sensible.

Il y a la littérature et l’Histoire, le roman et le récit des faits. Ce livre s’annonce comme un récit et se lit comme un roman. Avec des mots qui congèlent les phrases, à l’intérieur de la marche militaire de l’Histoire.

 

Ma chronique

Hitler sourit, agite la main, l’exaltation est visible sur sa figure ; il fait le salut national-socialiste à tout bout de champ, à de vagues assemblées de paysans ou de jeunes filles. Mais le plus souvent, il se contente de ce geste étrange que Chaplin a si heureusement parodié, le bras plié dans un mouvement désinvolte, un peu féminin.

 

Des industriels raides comme des figurines de bois, des cigares démesurés, des blindés bloqués à la frontière autrichienne par une panne géante –le père Ubu n’est pas loin et justement le voilà, hurlant parce qu’il doit faire avancer ses chars pour entrer en Autriche : imaginez Agamemnon et son armée version Groucho Marx.

Bienvenue dans la plus mauvaise farce de l’Histoire.

Vous aurez aussi de quoi vous préparer pour vos mots croisés. Vous lirez dans ce livre:

Escadrin

Lapidifié

Impostes

Apophtegme

Esquicher

Muïr

Etc. (On n’obtient pas le Goncourt les doigts dans le nez).

Et vous aurez l’impression constante d’être au théâtre, avec une mise en scène de maniaque (l’écriture est incroyablement précise) et des personnages puissance 10 : Carl von Siemens (Siemens comme votre machine à laver, oui), Wilhelm von Opel comme les voitures, Schuschnigg le Chancelier d’Autriche, petit tyran de pacotille et le pauvre Louis Soutter qui peint avec ses doigts dans son asile de Ballaigues, et Leopold Bien qui se jette par la fenêtre, parce que le monde est devenu fou. Avec tout autour serpentins, cotillons et petits drapeaux : c’est l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, vue par un historien surdoué, qui est arrivé à me faire lire un livre d’Histoire sans m’ennuyer.

 

Je parlais de personnages puissance 10, et Hitler, alors ?

C’est la surprise de ce livre : d’abord on le voit assez peu. Ensuite, Hitler et Goering, les deux monstres de cette histoire, sont les seuls personnages naturels, volontiers affables, débonnaires. Ils sourient et serrent des mains, ils ont l’air vrais –comme deux machinistes qui se seraient introduits sur la scène. C’est dérangeant mais c’est bien la vérité : l’Allemagne s’est laissée ensorceler par deux grands comédiens. Le père Ubu avançait masqué.

 

Et je dois vous dire une dernière chose : on s’est étonné que le prix Goncourt soit décerné à un livre aussi court (les lecteurs réclament de gros volumes et les auteurs comptent fébrilement leurs mots, moins de 50.000 tu meurs). Mais, le talent aidant, ici c’est comme au scrabble, chaque ligne compte double ou triple. Donc je vous rassure, c’est un gros pavé... de 150 pages !

 

 


Cette semaine, la sortie de la saison 3 de Chris Simon

Quand la "papesse de l'autoédition" vous sort une série qui lui ressemble -américaine, nerveuse, élégante et littéraire. 

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Cette semaine, un vieux prix. Mais quel prix!

Cliquez sur: Un bien fou (Grand prix de l'Académie française 2001) pour lire ma chronique

Je suis un paragraphe. Cliquez ici pour ajouter votre propre texte et me modifier. Je suis l'emplacement idéal pour raconter votre histoire et pour que vos visiteurs en sachent un peu plus sur vous.

Une petite perle en passant

Julie Deh m'a envoyé un message sur Facebook, elle voulait que je lise son roman. J'avais d'autres choses à faire mais quand on me parle gentiment ... bon, j'ai eu la bonne idée d'accepter tout de suite.

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Cette semaine, le grand Modiano...

qui nous a fait une petite merveille.

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Cette semaine, un gros pavé, un grand bonheur de lecture

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Et courez vous offrir ça.


EN lisant UN recueil de nouvelles

 

 

Je n’imaginais pas que F me surprendrait à parler à Ana. Je la croyais occupée à chercher des personnages, elle voulait écrire un roman et avait passé une petite annonce. Pourquoi pas, il existe sûrement pas mal de candidats dans une ville comme Paris. Des êtres perdus, en attente d’une histoire. Je ne pensais pas qu’elle jetterait un œil sur mon blog.

Comment a-t-elle en a-t-elle eu l’adresse ? Je l’ignore. Toujours est-il qu’elle a lu cet article. Il commençait ainsi : « Là-bas, dans les rues de Buenos-Aires » et c’était ridicule, je n’ai jamais mis un pied dans cette ville. Alors pourquoi en parler ?

Mais c’est à cause d’Ana, aussi. Ana L qui chante et qui danse et je venais d’écrire ces lignes :

 

Là-bas dans les rues de Buenos-Aires, elle rêve qu’elle s’appelle Ana, Ana qui a le vague à l’âme, et Mozart avec tout ça ? Sur le papier coule le Lacrimosa.

 

J’étais plutôt contente de moi, à cause des rimes et, bien que n’y connaissant rien en musique et encore moins en œuvres de Mozart, j’espérais qu’Ana m’écouterait –et me répondrait, peut-être. Parfois les personnages sont plus loquaces qu’on ne le pense, il suffit de les prendre par les sentiments.

Et justement, j’ai continué :

 

Il s’appelle Ivan c’est ce qu’elle croit, mais tout est faux dans cette histoire. Rien n’existe que les Princes charmants et peu importe le nom qu’on leur donne, Ana. Ana tu chantes et tu danses quand les autres ne te voient pas.

 

Je savais Ana suffisamment amoureuse pour se trouver attendrie par ces lignes, Ivan devait être très beau, même s’il ne s’appelait pas Ivan, quelle importance le nom d’un homme, me disais-je. 

J’ai feuilleté le livre de F, ai cherché d’autres noms et c’est alors que le regard d’Ana s’est posé sur moi. J’ai remarqué tout de suite qu’elle avait du mal à ouvrir les yeux, la lumière semblait la gêner, un rayon de soleil est entré dans mon salon et elle a paru en souffrir.

 

Dans une clinique de Buenos-Aires, les yeux d’Ana voient la lumière. Mais ce ne sont pas tes yeux Ana, une autre t’a donné tout ça. Et souris à la vie Ana.

 

J’ai eu un peu honte d’avoir écrit une phrase aussi banale, Ana méritait mieux, sûrement, avec ses yeux tout neufs qui voyaient enfin le monde. Je me suis hasardée à quelques lignes supplémentaires, dernière tentative pour l’attirer jusqu’à moi et peut-être engager une conversation.

Mais que peut-on attendre réellement d’un personnage qui n’est pas le sien ?

 

Sur une plage loin de Buenos-Aires, Ana s’endort au soleil. Un homme marche sur ses rêves, tu l’aimes tant mais tu divagues. Ne reste pas couchée là, Ana. Ana va nous faire un malaise et le soleil regarde ça...

 

—Mais de quoi parlez-vous ?

J’ai sursauté. F avait pourtant à peine haussé la voix, malgré la distance qui nous séparait. Vociférer n’est sûrement pas dans ses habitudes, j’imagine qu’elle parle comme elle écrit, à mots hésitants, cherchant la meilleure intonation, la note juste. 

—Vous n’avez pas reconnu vos nouvelles ? Ai-je hasardé.

Le sourire de F m’a rassurée.

—Oui bien sûr, mais à quoi bon ? Quelle idée d’écrire à ma place ? Vous voulez continuer mon recueil ? Vous trouvez qu’il n’est pas assez long ?

—Mais non. Excusez-moi, je voulais juste parler à Ana, votre personnage... ce n’est pas vous, n’est-ce pas ? D’ailleurs vous n’avez pas le même prénom. Et si ça se trouve vous ne chantez jamais. Ou bien vous chantez faux et l’on vous fait taire.

—Et si ça se trouve, je ne sais même pas danser ! Ni aimer, ni dormir au soleil. 

—Ni cacher vos pensées.

Ni même écrire des nouvelles ! Mais vous avez vu ce que mon éditeur dit de moi ? Je sors d’Henry IV, une sacrée fabrique de littéraires, alors dans ces conditions...

—Je ne suis jamais entrée dans ce lycée dont tout le monde parle. Je suis autodidacte, pour ma part et la musique ne veut pas de moi. 

—Nous sommes donc très différentes.

—Seulement...

—Seulement ?

—Seulement Ana me touche, Ana et moi...

 

A ce moment, une moto est passée sur la route et j’ai arrêté net ma phrase. 

Je ne savais pas trop comment expliquer les choses, de toute façon.

F a tourné la tête, attirée par le bruit du moteur. Elle s’est levée et a marché vers la porte-fenêtre. Et comme j’ai l’art de me mêler de ce qui ne me regarde pas, j’ai dit :

—Le motard, là-bas, je le connais. J’ai fini votre livre, il s’appelle Antoine.

—Ou Horacio !

—Ou Claudio...

—Ou Marc !

Et nous avons ri ensemble

Elle importante, moi pas.

 

 

Tout ça pour vous dire que je viens de lire un très beau recueil de nouvelles. Et quand la littérature vous emporte, alors il vous prend l’envie d’écrire

N’importe quoi

Des bêtises

Des choses avec des notes faciles.

 

Lisez vite ces nouvelles et ne ratez pas l’avant-dernière : le collier de l’île de Bora-Bora, absolument géniale –et si bien écrite, comme le reste.

Mais qu’est-ce qu’ils leur font manger au self d’Henry IV, pour en faire des écrivains si doués ?

 


Cette semaine

Et si vous deviez mourir demain? Et si vous vous rendiez compte tout à coup que vous êtes passé à côté de votre vie? Il est possibloe d'arranger les choses.

Cliquez dans le menu sur Je suis mort, si vous voulez savoir comment vous en sortir.


Cette semaine, un petit chef d'oeuvre

Tout le monde a vu passer cette photo de Patricia Hearst, armée, combattant aux côtés de ses ravisseurs. Le fameux syndrome de Stokholm. 

Mais tout le monde ne connaît pas le talent de Lola Lafon et c'est bien dommage.

Cliquez sur Mary, Patty dans le menu pour lire ma chronique.


Cette semaine

Leur mari leur échappe: l'un se transforme en femme, l'autre est amnésique. A partir d'un même thème, deux romans très différents. 

Cliquez sur: Point Cardinal et Nous danserons encore sous la pluie


Un roman pour faire ses courses autrement

Vous n'aimez pas les supermarchés? Pas même le Franprix? Lisez ce livre, regardez la caissière et retournez-vous: il y a un homme qui attend, avec son panier. Il s'appelle Horatio - ou quelque chose comme ça.

Et en attendant, cliquez sur Nos vies dans le menu. C'est la chronique de la semaine.


Cette semaine

Un premier roman et un brun ténébreux sur la couverture, j'ai acheté le livre. Mais bon.

Pour la suite, cliquez sur le menu: La distance


Cette semaine

Deux femmes différentes

Cliquez sur le menu: deux femmes


Cette semaine: le petit chef d'oeuvre de la rentrée littéraire

Zabor, de Kamel Daoud (l'auteur de Meursault contre-enquête)

Il est journaliste mais il n'écrira plus d'articles dans la presse oranaise, il en a assez qu'on ne l'entende pas, je crois. Et il a dit tout ce qu'il pensait dans ce livre-là. Pamphlet, autobiographie ou conte, vous verrez.

Si vous arrivez à tout comprendre, ce qui ne m'a pas paru évident. 

Cliquez sur Rentrée littéraire, dans le menu


Rentrée littéraire

Cette semaine: Carmen a aimé, n'a pas aimé

Cliquez sur: rentrée littéraire  dans le menu


Nouvelle chronique au menu de la semaine

Les pensées de ma plume, de Brigitte Banjean

ou le charme d'une belle écriture (mais oui, c'est important)lovelove


La rentrée littéraire des auto édités

Le choix de Carmen :

La téléportation est un sport de combat, de Sandra Ganneval

Et Le silence des aveux d’Amélie de Lima

Et je crois que Carmen a bien choisi. Très bien choisi, avant de me laisser lire toute seule la rentrée littéraire qui vous énerve tous et que j’attends avec impatience, moi : celle des grands éditeurs.

 

Mais ce sera pour la semaine prochaine !


Cette semaine...

Une guerre vue par des enfants

et mes souvenirs dedans


Au menu de la semaine:

Un Gallimard contre un autoédité!

Un saint homme, d'Anne Wiazemsky

Le baiser de Pandore, de Patrick Ferrer

 

Bonne lecture! 

 

Et si vous ne trouvez pas le menu, cliquez sur les trois traits horizontaux, là-haut.

 

Le retour de Carmen

Elle écrit son roman, moi je lui fais les courses et je lis à sa place.


Ce qui nous oppose, de Nina Frey

Le billet de Dominique à ses filles.

 

Mes chéries, j’ai montré ce livre à Carmen parce que Nina Frey est un auteur sympathique –une auteureee avec un e, me dites-vous, il va falloir que je m’y fasse. Sympathique donc, et talentueuse d’après ce que j’ai déjà lu d’elle. J’ai parcouru les premières pages et j’ai eu l’impression de vous suivre dans l’un de ces bars où vous passez vos soirées et où il ne me viendrait jamais à l’idée de vous accompagner. J’y ai retrouvé les petites cases, vous savez bien, les cases dans lesquelles votre génération se range, dès lors qu’elle s’observe : il y a les bobos, les punks avec leur crête, les hipsters et leur chemise à carreaux. Pour les hipsters et les punks je ne peux pas me tromper, à cause des signes extérieurs. Pour les bobos c’est plus compliqué, je n’ai toujours pas bien compris comment on pouvait les reconnaître. Et vous, dans quelle case vous trouvez-vous ? Parce que vous êtes nées à Versailles, comme l’héroïne de ce roman. Je sais, vous êtes des princesses et je suppose que Tina en est une, en dépit de ses percings et de ses tatouages.

Cette histoire n’est pas pour mon âge mes chéries, ce serait plutôt à vous de la lire. Ah, vous n’en avez pas le temps, vous travaillez, vous. Alors Carmen fera l’affaire, elle papillonne à Albi et j’espère qu’elle écrira une jolie chronique pour Nina Frey, qui en passant ne m’a rien demandé. Et Carmen vous embrasse, mes jolies.

PS Je suis quand même passée voir ce livre, je m’y suis retrouvée. Là, c’est moi: « Théo rit de plus belle, une femme d’âge mûr se décale pour nous éviter, confirmant l’illusion de folie que notre jeunesse renvoie ».

 

La chronique de Carmen

 

Les lignes de ce qui nous oppose se sont effacées dans un ensemble plus grand, plus vaste, encore plus puissant.

Voilà pour le titre. Mais ce que je préfère, c’est :

Je t’aime, Tina. C’est pour ça que je deviens con.

 

Roméo est toujours Roméo même s’il s’appelle Max, mais il a une longue cicatrice et il parle différemment, il dit : « Je ne me suis jamais senti aussi vivant que depuis que je te fréquente Tina. Alors crois-moi, que t’aies une vie de merde ou de princesse, un plan cul ou personne, moi je m’en tape. »

Et Juliette s’appelle Sixtine comme la Chapelle mais elle a des percings partout et la nuque rasée.

Max et Sixtine sont deux enfants perdus dans le monde cruel des parents indignes. Ils évoluent dans un décor en noir et blanc –il y a très peu de couleurs dans ce roman, au métro Couronne les stores sont en fer et la petite place est grise. Ils vivent dans un monde où l’on ne regarde pas les autres, on les scanne et c’est ce que fait la romancière avec ses personnages : les gestes sont décrits avec application –mouvements de bras et de mains surtout, exactement positionnés, courbe d’un dos et courbe d’un ventre- comme dans un manga et c'est assez remarquable. Un monde stéréotypé version 2017, où l’on se drogue forcément, où l’on occupe un squat, où l’on va rejoindre d’autres âmes désenchantées au 103 et où l’on s’appelle les gens.

C’est que l’amour aime bien les stéréotypes: Max et Sixtine se snobent, se défient et vous savez, vous, qu’ils vont s’aimer. Qu’ils s’aiment déjà sans le savoir. Le schéma est classique et il y a des siècles que ça marche. Ça commence ainsi : « Je scotche comme un puceau sur ses hanches fines » et ça s’arrange très vite, question sentiments : « J’ai l’impression d’un coup en pleine poitrine avant de respirer à pleins poumons ». Et Sixtine a une tête de mort brodée sur sa veste, des bracelets à piques et des trous sur son collant noir. Vous connaissez déjà ? C’est normal, c’est fait exprès. Sinon, on écoute Muse et Bridget Jones est encore passée par là : « Moto 1. Sex-appeal 0 ».

Max et Sixtine se rencontrent à la Fac, en cours de socio. Ils ont fui leur famille l’un et l’autre, courent après la liberté et l’amitié et l’amour. Ils vont à St Malo mais veulent sortir de leurs propres remparts. Autour d’eux, les autres –Fred, Eva, Théo- leur fabriquent le piédestal sur lequel l’auteure a décidé de les déposer, tandis que rôdent les vieux démons, la mort d’une soeur, un accident de moto, des bagarres et que les dialogues se débattent - c’est bien dommage dans un livre si bien écrit - avec les objecté-je, asséné-je, râlé-je et autres clones ratés du verbe dire. C’est que l’histoire est simple et ne méritait pas, à mon avis, ce genre de parasites. Parce que c’est une jolie histoire d’amour avec des hauts et des bas du genre Orgueil et préjugés, et un gros malentendu qui voudrait tout gâcher. Et parce que le principe est le suivant: « J’en viens à croire qu’il faut toujours que quelque chose se casse la gueule dès que ça va bien. »

Mais c’est la définition exacte de la littérature, ça !

 

 


Sandrine,de James Osmont, la suite de Régis

 Je lis cette trilogie à l’envers, oui. Ce sont des choses qui arrivent et ce n’est pas si grave. C’est peut-être mieux d’ailleurs, de commencer par la fin.

 

 

Le remords avait asséché son âme, tel un vent d’Est lancé à travers l’hiver sur une table rase, un bocage aplani, dépourvu de défenses et de talus, sans haies ni perspectives pour boucher  l’horizon infini, inlassable, insurmontable.

 

J’ai donc plongé dans Sandrine et je suis passée par la grande porte, celle des sensations : la peur comme une  décoction lente macérée dans un bouillon goûteux, un cancer comme  une tumeur suintante, cloquée, mêlée de poils de barbe, la dépression comme une paroi vertigineuse sans rien pour s’accrocher, comme une île déserte avec des singes hurleurs, la mort avec ses sécrétions. J’ai ouvert un livre épais, gluant et odorant, un livre comme un train fantôme suffisamment sophistiqué pour faire vraiment peur. Mais je vais m’arrêter là avec mes impressions parce qu’il faut que je vous parle de l’histoire, sinon l’auteur va encore se demander si j’ai aimé son roman.

Que dire d’abord ?

C’est une histoire racontée par un narrateur extrêmement omniscient, inquiétant d’omniscience, quelqu’un qui en sait beaucoup plus que vous et emploie les mots de sa tribu avec un plaisir évident : le cingulaire antérieur rostral inhibait déjà l’hyperactivité de ses lobes temporaux... puis l’ocytonine tempéra le cerveau(...) Vous voilà bien avancé. Vous voilà projeté dans un monde qu’il tient à distance et n’attendez pas de lui la moindre confidence, le moindre rapprochement, n’allez pas lui quémander une intimité : l’auteur a mis sa blouse d’infirmier et comme tout le personnel affecté en psychiatrie, il garde vis à vis de vous son périmètre de sécurité. Parce que vous êtes malade, vous aussi ? C’est un peu ça, en tout cas vous devenez très vite, par ce procédé, un lecteur assez perturbé.

Quant à l’histoire elle-même, elle peut se lire à deux niveaux : d’abord c’est une métaphore géante de la dépression, avec son allégorie monstrueuse (Prédateur), sa victime (Sandrine), son parasite (Thorsten), ses philtres magiques (les antidépresseurs) et son talisman (un MP3). Et c’est à mon avis ce qui fait de ce livre quelque chose de très nouveau et d’assez génial. Ensuite, c’est tout simplement un livre à faire peur, avec ses trois personnages clés :

 

Il s’appelle Thorsten alias Viking666 sur son écran, il commence à tuer pour de vrai, après s’être échappé de ses jeux vidéo et de sa chambre d’hôpital. C’est un serial killer en devenir, qui a découvert un indicible plaisir : la contemplation de la peur dans le regard de sa victime, le jour où il a tué son chien. Il a eu une mère absolument castratrice, pire encore que la maladie dont il souffre et qui ne vous rend pas vraiment viril. Il a eu aussi un père immonde et tout ça ne l’a pas arrangé.

Elle s’appelle Sandrine, elle est infirmière psychiatrique et aussi sensible que Thorsten est tordu. Elle a résisté longtemps, puis a fini par se laisser prendre au piège de ses patients : la dépression s’est emparée d’elle.

Il s’appelait Régis, c’est le petit fantôme de l’histoire, le héros du livre précédent,  qui vient s’insinuer entre les deux personnages. Sandrine le soignait, Prédateur l’a poussé au suicide.

A partir de ce trio tourmenté, James Osmont vous entraine dans un thriller étonnant, sur fond de psychiatrie – un mélange d’opéra bouffon et sanguinolent et de cauchemar personnel, car c’est vrai, ce roman vient vous chercher, vous, avec vos vieilles terreurs. Et comme l’auteur est doué, parce qu’il écrit bien, très bien même, ça fonctionne. Et comme il suit l’actualité comme vous, il sait que le Mal rôde partout, à la télé, dans les salles de concert  et sous les feux d’artifice.

Ames sensibles attention, passez chez votre pharmacien d’abord !


Dolores, de James Osmont, la suite de Sandrine

L’étrange roman n’avait qu’un prénom pour titre

 

Dolores est un roman foisonnant, en surrégime, comme pour les voitures. Un roman en trop plein d’écriture, à la fois déroutant par ses excès et assez remarquable.

La nature a horreur du vide et il arrive que la littérature en soit au même point –qu’elle se gargarise de mots ( Divaguer, angoisser, s’ennuyer, exploser, rater, provoquer, désespérer, puis ne rien faire qu’errer  - on n’est pas loin de Florent Pagny) et de métaphores douteuses (La vie, le corps, tel un clafoutis, une île flottante ou un café gourmand ).

Mais la propension maniaque aux images tordues peut vous donner des petits miracles, comme cette description d’une terre labourée –du Zola très amélioré : «Ça commencerait invariablement par l’éventration des labours. La dislocation et l’enfouissement des couches épuisées. L’émergence de terreaux plus sombres, extraits du sous-sol, futur lit de semences. L’épandage des fertilisants organiques à l’odeur de musc et de vinaigre, se mêlerait aux vapeurs exhalées du ventre terrestre, sous un soleil pastel. »

C’est que ce roman fait ce qu’il veut.

 

C’est surtout qu’il est fabriqué à l’envers, et c’est ce qui fait son originalité et sa valeur : tant qu’il n’arrive encore rien de grave, vous recevez une pluie violente de mots et d’images délirantes via les cerveaux perturbés des personnages, et quand le fou dangereux arrive, l’écriture se calme, se fait plus déliée et beaucoup plus classique. Comment dire ? Il me semble que vous avez affaire ici à deux psychopathes : un vrai, qui torture et tue et fait même pire. Et un psychopathe des mots, nommé James Osmont. Tous deux se croient tout permis et ils ont tort : le meurtrier en série sera forcément puni et l’auteur risque de perdre des lecteurs en route. Des lectrices plutôt, car au vu de ses commentaires sur Amazon, le Monsieur plaît aux dames. Et pourquoi ? Parce que les femmes aiment les pirates, du genre Joffrey dans Angélique Marquise des Anges, rien n’a vraiment changé et cet auteur-là est un pirate. Mais il devrait faire attention, la littérature exige que tout soit bien tenu, qu’on garde le cap. Qu’on n’embrouille pas son lecteur dans l’épilogue, par exemple.

Cependant  les pirates, qui ont parcouru les mers, savent vous dire des choses importantes, du genre : « S’il y a des gens que l’on hait par paresse humaine, il en est d’autres qui vous saisissent ». Ou encore cette phrase sublime : « Le poisson rouge s’adapte à la taille de son bocal ». Même s’ils ont leurs moments de grande faiblesse : « Il venait de lui pisser à la gueule, de lui cracher sa morgue ». Classe !

 

Sinon, James Osmont est un orfèvre du chapitre, qui se présente chaque fois comme une énigme : le début est flou, du genre mais qu’est-ce qu’il va encore nous raconter ? Ensuite la lumière se fait et la dernière phrase, parfois hallucinante, nous force à tourner la page. Du grand art.

 

Je ne vous raconterai pas l’histoire, je ne suis pas là pour ça. Disons que vous allez vous trouver projetés dans l’univers particulier d’un hôpital psychiatrique, avec un défilé de noms à faire peur : Diazepam, Sertraline à 50 mg, Méthyl-phénidate, Olanzapine, Cyamémazine etc. Avec une Dolores maigre comme un coucou, toute tatouée et attendrissante et un Lucas pas trop défini du côté du sexe, mal en point dans sa tête parce qu’il a mis le sable avant les gros cailloux (on vous expliquera) et affublé d’un père psychiatre, grand patron de clinique. Face à eux vous découvrirez – ou retrouverez, je n’ai pas lu les romans précédents - l’horrible Thorsten, qui n’a pas d’odorat et vous balancera à la figure des relents terrifiants. Et pour finir, vous assisterez à un duel hallucinant : la colombe contre le papillon de nuit, le Bien contre le Mal. Le roman que vous êtes en train de lire se trouve déjà, dans l’épilogue, rangé dans les vieilles histoires, parce que l’auteur n’en a pas fini avec les tordus. Vous entendrez encore parler de lui.

Pour résumer, Dolores est un roman déroutant, parfois brillant, impressionnant et noir, très noir, du noir de nuit qui coagule –le contraire exact du petit Prince : vous êtes sur la planète des fous, vous n’aurez pas une lecture tranquille. Mais c’était bien le but, évidemment.

 

 

NDLR Petit lexique à l’usage du lecteur

Carassus auratus : nom savant du poisson rouge dans son bocal

Halitueux : qui est chargé de vapeurs

Sertraline : psychotrope qui vous piège la sérotonine qui vous manque, pour que vous soyez heureux.

Diazepam : anxiolytique qui vous calme, parce que chez votre pharmacien, ça s’appelle Valium.

Méthyl-phénidate, ou MPH : sorte d’amphétamine. Vous ne dormez plus, vous avez des palpitations et vous devenez agressif.

Cyamémazine : neuroleptique qui vous transforme en loucoum.

Amb-fubinaca : méthyl 2-(1(4-fluorobenzyl)-1H-indaloze-3-carboxamido)-3-méthylburtanoate, c’est à dire cannabis chimique.

James Osmont : auteur doué qui ne fait pas comme les autres.