Les lectures de Carmen

Le blog de la petite espagnole


Le prix des lecteurs (plumes francophones): Versus, de Luca T

Je regagne mon hôtel.

Mon buste est droit. Je suis solidement planté sur mon destin.

 

A coups de petites phrases raides et candides, avec l’air de ne pas y toucher, un assassin sérial killer se confie à vous, instaurant ainsi entre son esprit malade et le lecteur que vous êtes une sorte de climat de confiance. « Vous savez quoi ? » Vous lance-t-il de sa petite voix tranquille et vous, vous souriez, vaguement amusé par cet énergumène. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Vous voilà en train de fondre devant un pervers qui dessine des cartes postales au couteau avec le sang de ses victimes, vous voilà même en train de le trouver nettement plus classe que ceux qui l’entourent et ne tuent personne, eux. Vous voilà en train de le regarder de près pour vérifier, parce qu’il vient de vous dire : « mon sourire est étincelant », la phrase la plus bête et la plus magnifique qui soit.

Disons que c’est un roman sur l’innocence, mais une innocence purement formelle parce que les actes, eux, sont immondes.

Innocence d’un être malade qui n’est pas au fond si responsable de ses actes, puisque –vous le devinerez à mesure que vous lirez le roman- tout est de la faute de la guerre de Troie (mais oui) et des noms qu’elle trimballe: votre héros s’appelle Achille alors forcément... forcément son couteau s’appelle Patrocle et forcément, il va lui falloir combattre Hector, son alter ego et ennemi (révisez vos classiques). Et si la guerre de Troie n’avait pas lieu comme le prédisait Giraudoux, rien n’arriverait et les victimes gambaderaient toujours.

A qui la faute, donc ?

Pour un peu, on la rejetterait sur Hector et justement, c’est ce que fait Achille, notre meurtrier. Car quand il apprend qu’un autre commet les mêmes crimes que lui, avec sa propre méthode et son propre couteau, sa soif de reconnaissance en prend un coup et il est très malheureux. Pour un peu, on le plaindrait.

Voilà du coup le vrai coupable qui fait son entrée dans le roman: c’est Hector l’usurpateur et il faut le retrouver.

A partir d’un thème classique (le sérial killer intelligent et amoureux, banal apparemment –il est commercial- mais  gros malade quand même, avec une enfance tourmentée juste ce qu’il faut) Luca Tahtieazym joue à renverser le schéma : l’assassin mène l’enquête et prend la piste, avec le lecteur à ses côtés, limite complice.

C’est comme pour les trains, un assassin en cache un autre et nous voilà, nous lecteurs, face à cette dualité, sous-entendue par le titre du roman. Alors qui est Hector, qui fait tout comme Achille ?

Ça, je ne vais pas vous le dire mais ce que je peux vous révéler, c’est qu’un jour dans la catégorie Thrillers, deux romans d’un auteur talentueux, Bagatelle et Ombre, enfantèrent un troisième opus, du nom de Versus. Lisez, et vous comprendrez.

Une dernière chose : Luca Tahtieazym a un don exceptionnel pour vous camper un personnage avec trois fois rien –une ponctuation par exemple :

« Enfin, je me dis : merde »

 se dit Achille le psychopathe.

Allez-y, trouvez mieux que cette phrase avec une virgule et deux points pour vous faire comprendre un gros désarroi, mais un désarroi démystifié, juste sympathique.

 

Parfois la littérature, avec ses petits moyens,  a quelque chose à voir avec la magie !

Quelques chroniques rescapées 


Elle aurait bien fait  d'écrire ce livre

Elle n'en parle pas trop mais je le saisblush.

-Tu t'en souviens? Un jour, une jeune éditrice t'a dit: vous devriez écrire un Bridget Jones... euh... générationnel. C'est à dire soixantenaire, c'était ce qu'elle voulait dire: un Bridget Jones de vieille.

- Et j'ai refusé l'idée, comme je refuse la marche avec bâtons, les cours de peinture sur soie et la visite des pyramides d'Egypte. C'est sans doute idiot. Et puis finalement, une autre l'a fait ce livre, à ma place.

-Et elle au moins, elle est éditée chez Gallimard!

Certains jours, elle et moi, nous avons des conversations qui l'énervent.

 

Une femme au téléphone, de Carole Fives (éditions l’arbalète Gallimard)

 

 

« Hein, Valentine, que tu tomberas de haut, quand tu réaliseras que la vie ce n’est pas du tout rose, que les princesses et le père Noël, ce ne sont rien que des conneries...

Mamie, elle peut te le dire, que la vie est moche. »

 

Elle est inscrite sur meetic et sur adopteuntype.com, parle à  un Cafeïne57, un Charlie, un Valmont : « je cherche un mec tous azimuts », dit-elle. Et bien sûr, ça ne marche pas.

Bridget Jones a bien mal vieilli, finalement. On ne devrait pas laisser passer le temps sur les bons personnages, ceux auxquels on s’est tant attachés, avec les années ils deviennent méchants pour amuser les lecteurs, surtout quand ils ont des enfants. Il me semble que la littérature est pire que les magazines beauté, elle est sans pitié pour les femmes qui vieillissent. Là, cette femme qui parle  a soixante-trois ans et deux enfants. Et un cancer et un tempérament bipolaire, à ce qu’elle dit. Elle téléphone à sa fille, on n’entend qu’elle, on devine qu’elle lui laisse dire deux mots, de temps en temps. Ou alors on s’est trompé, elle a du mal avec son téléphone et personne n’est au bout de la ligne. Ce qui revient au même, puisqu’il n’y a qu’elle qui compte. Elle est cruelle, excessive, impatiente, caustique et parfois tendre. Tendre quand elle est très fatiguée. C’est à dire à la dernière ligne du livre, juste avant le mot FIN.

Sinon, elle fume dans la figure de ses petits enfants, trouve que sa fille n’est pas terrible et le lui dit, se plaint qu’on l’abandonne, promet 50 euros pour Noël et se désiste : elle a une petite retraite. Elle tricote, regarde les feuilletons idiots du début d’après-midi à la télé, part dans un club en Tunisie avec son amie Colette, fait de l’osso bucco quand elle invite un homme chez elle et parle de sa vie sexuelle à ses enfants, qui s’en passeraient bien évidemment.
Le livre, lui, se lit en deux heures de temps goûter compris et il est parfois vulgaire (1), souvent drôle, toujours aguicheur : il vaut mieux en rajouter aujourd’hui, si l’on veut être édité. A moins d’avoir le talent de Modiano, qui peut se permettre, lui, d’être discret et élégant. Ici, l’auteur n’a pas fait dans la nuance, cette mère est... une mère. Bon je vous laisse, je m’en vais téléphoner à mes filles !

 

 

1" A propos, les couches à merde de ton fils, j’en ai même retrouvé dans l’évier, t’exagères ! Toi, ça ne te fait rien parce que c’est ton enfant, mais moi beurk : quel manque de respect !"


City on fire et moi et moi et moi

 

 

« Nicolas, c’est le moine qui a montré que, si on augmente le nombre de côtés dans un polygone régulier inscrit dans un cercle, il finit par ressembler à un cercle. Mais par définition, il devient de moins en moins un cercle, car le cercle n’a qu’un seul côté..... 

Ou peut-être aucun côté, je ne me souviens plus»

 

« Vint l’automne, qui chassa la puanteur des trottoirs. Le crissement des sycomores à l’agonie diminuait les bruits de la circulation. Vers la fin du mois de Septembre, des guirlandes précoces émaillaient le sol, si bien qu’en plissant les yeux on pouvait presque voir à la place des trottoirs des étendues d’herbe roussie et s’imaginer en barde errant. »

 

« Tandis qu’elle s’éloignait sur la pelouse vers sa porte, il s’efforça de retenir les contours de son jean et la nuance exacte de ses cheveux. Brun était trop... prosaïque, d’une certaine façon. Plutôt un Life Savers caramel-rhum. Alors –il devenait débile, ou quoi ? – il fouilla sous le siège, trouva un stylo et recopia son numéro de téléphone sur le sac au papier froissé du magasin de disques. Ce soir-là, en apprivoisant les rythmes de « City on Fire ! » par Ex Post Facto, il toucherait les chiffres tracés à l’encre à peu près toutes les cinq minutes, comme pour s’assurer que le vent ne les avait pas emportés. »

 

« Chaque fois, il s’émerveillait de toutes les étoiles qu’il pouvait observer dehors, les mêmes que celles qui apparaissaient aux Grecs et aux Troyens, rappelant ainsi que vous étiez un naufragé dans une immensité absurde où personne ne connaissait votre nom ».

 

 

 

Ah mais non, ce n’est pas moi qui ai écrit ces lignes. J’aurais bien aimé, mais non. Moi je n’ai pas écrit un roman génial de 964 pages avec un postcriptum. Je n’ai pas fait remonter la 11ème avenue à un sapin de Noël. Je n’ai pas inventé les vies de Charlie et Sam, de William et de sa sœur Regan, ni l’existence mouvementée de Mercer. Je n’ai pas parlé avec dévotion de Manhattan, je n’ai pas jeté un corps dans Central Park. Moi j’ai fabriqué un petit manuscrit, des pages fragiles, pas vraiment finies, pas évidentes, pas si définitives. Pas mouvantes, pas claires comme de l’eau de roche. Des pages qui n’en disent pas si long sur la vie. Des pages un peu ronflantes, qui sentent encore l’odeur de chez moi et j’ai bien dû y laisser quelques traces de vernis à ongles. Des pages qui me collent et ça doit se voir tout de suite, il doit y avoir des traces de petite dame qui essaie d’écrire.  Des pages imprimées chez Bureau Vallée/parking gratuit pour la clientèle. Avec une spirale bleue, il me semble. Ou noire. J’avais le choix, prenez le temps pour les couleurs m’a dit la vendeuse, prenez le temps Madame, je comprends. J’ai l’air de vous préparer votre manuscrit comme on remplit des bordereaux mais non et même, si vous insistez, je peux lui jeter un sort, à votre manuscrit. Un sort favorable. Je le fais pour quelques clients, c’est rare mais ça m’arrive.

Moi j’ai envoyé par la poste un polygone qui tremble et balance ses côtés de droite à gauche, et s’étire à mort pour atteindre les parois si lisses du cercle.

Un jour ou dans une autre vie, je serai capable de faire un cercle à main levée, comme ce romancier américain au nom si compliqué, Garth Risk Hallberg. J’avais un professeur de dessin qui traçait ainsi une figure parfaite au tableau, peut-être était-elle écrivain en dehors de ses heures de travail.

Un jour je saurai parler de l’automne et de ce qu’on voit en vrai en plissant les yeux. Je saurai parler des étoiles que contemplaient Hector et les autres Troyens. Un jour je saurai quoi faire des numéros de téléphone tracés sur la poussière d’un pare-brise. Ce jour-là je ne serai pas plus heureuse sans doute, je n’aurai pas eu non plus davantage de plaisir à écrire, car le mien est grand déjà –mais je serai drôlement fière.

 

Tout ça pour vous dire que je suis en train de lire City on Fire, de Garth Risk Hallberg, et que chez Plon ils ont eu de la chance d’éditer ce roman, qui leur a coûté une petite fortune, si j’en crois les mauvaises langues.

 

Quelques commentaires une étoile Amazon, pour vous encourager. Les gens ne sont jamais contents.

 

Trop verbeux, ennuyeux...probablement mal traduit car illisible.

 

Je l'ai acheté suite à une interview vue à la télé et les commentaires élogieux des différents journaux "sérieux"... Le livre est beaucoup trop trop trop long et ça n'apporte absolument rien! Je me suis ennuyé comme pas possible,

 

100 pages, 150, 250, 400 et toujours rien,

 

A lire ou à entendre les commentaires dithyrambiques sur ce roman au coût financier exorbitant, je dis haut et fort que c'est un piège commercial

dans lequel les éditeurs veulent absolument nous entraîner pour payer la facture.

 

 

 

Ne tombez pas dans ce piège commercial. Ce n'est pas parce que les éditeurs ont payé très cher le droit de publication que ce roman vous plaira.


Chaînes, de Solène Bakowski

 

 

Solène Bakowski est une jolie fille toute simple qui semble ignorer qu’elle a du talent. Pourtant elle a des doigts de fée et peut vous faire un flamboiement, des étincelles dans l’obscurité.

Roméo et Juliette dans une cité (1).

 

Roméo s’appelle Pascal, Juliette a le même prénom et ces deux-là devraient s’aimer longtemps. Sauf que nous sommes dans un roman et vous savez ce que la littérature fait aux amoureux. Elle n’est pas tendre et d’ailleurs ce roman n’est pas tendre, il est passionné et cruel, tour à tout enchanté et désenchanté comme le sont les vrais romans.

Les romans écrits en dehors des règles établies, au fil de sentiments violents. Les romans écrits sans honte et capables de vous transporter dans les pires lieux communs de la rêverie –un cimetière avec des pigeons égarés, les falaises d’Etretat avec les déferlantes sur les rochers –parce qu’aucun autre décor n’est possible. Les romans écrits avec leurs propres lois, en somme.

 

Pascale et Pascal ont une petite fille, Fanny. Fanny Loup, comme dans les histoires à faire peur. Et quand ils se séparent, parce que « les gens heureux n’ont pas d’histoire », Pascal dégringole et Pascale tente d’attraper le bonheur. L’une monte, l’autre descend et la narratrice, qui fait ou ne fait pas dans la dentelle selon les évènements, vous parle d’un ascenseur. Forcément tout ça finit mal mais ce n’est pas le vrai sujet du roman. Car le livre s’appelle « Chaînes » et il nous parle, tout autour de cette si belle et si triste histoire d’amour, de femmes prisonnières. L’une l’a été réellement, elle s’appelle Aphasie parce qu’on a craint qu’elle ne parle. L’autre est la narratrice et elle est enfermée dans le passé des autres. Car Aphasie et la narratrice partagent un don, celui de lire l’histoire des morts et ce sont là des chaînes épouvantables, tant il est impossible de lutter contre le destin, qu’on aimerait bien sûr changer. Travail de Sisyphe, tentatives absurdes, tout au plus peut-on faire un dégât supplémentaire : « Au début vous pensez que vous êtes bénie, que ce pouvoir, parce que c’en est un, est un pouvoir d’élue. Puis, très vite, vous réalisez que vous êtes en fait condamnée, condamnée et maudite ».

 

Solène Bakowski a écrit là, selon moi, son meilleur roman. Elle y a déposé des petites paillettes –gouttes de pluie, pédoncules, étamines et pistils- et y a lancé de grands refrains tragiques, dans un travail d’écrivain qui module ses phrases au fil des images –ce sont elles qui choisissent les mots et imposent le rythme. Parfois ça passe en grande vague, parfois ça casse en petits cailloux, vous verrez.

Bonne lecture !

 

 

1 « Rayons lumineux sur l’asphalte, jets de lumière qui partent des ventres, se rejoignent en crevant le ciel et retombent sur les gravillons du bitume, éclaboussant au passage les terrasses des immeubles incolores, les fenêtres des appartements serrées comme des cages à lapins, les câbles à haute tension, les carrosseries des voitures, les marquages blancs, les épaules lourdes des habitants du quartier, les casques de chantier des ouvriers qui creusent le tunnel du métropolitain jusque par ici. Et ça en met partout, des pépites d’espoir qui brillent. »

 

 

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