Les lectures de Carmen

Le blog de la petite espagnole


La tresse, de Laetitia Colombani

Il y a une araignée, tout au fond.

C'est une petite araignée, avec un corps fin et des pattes graciles, comme autant de points de dentelle. Elle a dû remonter le long des canalisations et s'est retrouvée là, piégée dans la fonte émaillée, cette immensité blanche qui n'offre pas d'issue. Dans les premiers temps, elle a dû lutter, tenter de remonter les parois glacées...

 

Vous avez forcément vu ce livre, vous n'êtes pas aveugle, on le voit partout dans les libraires, les vitrines, les magazines. Vous vous êtes dit qu'il avait une jolie couverture, jaune comme l'été et comme les tournesols dans les champs, avec une image en ombre chinoise. Le livre ne vous emmènera pas en Chine, il vous conduira en Inde,en Sicile, au Canada. 

Vous n'êtes pas sectaire, vous n'avez rien contre les grands éditeurs, vous vous en fichez, ce qui compte c'est le livre alors vous l'achetez.

Vous commencez à le lire, vous avez déjà vu un style pareil, tout raide et percé de silences, c'était dans Mal de pierre. Et vous suivez ces trois femmes, comme les trois brins d'une tresse que tisse la romancière: Smita, Giulia, Sarah. Smita ramasse les déjections des gens à mains nues, parce que c'est son sort à elle. Giulia décolore des cheveux et tombe amoureuse, Sarah plaide et tombe malade. Smita veut le bonheur de sa fille, et la dignité, Giulia veut sauver son usine, Sarah veut sauver sa vie - et son honneur, parce que l'entreprise déteste les faibles. C'est qu'il est beaucoup question d'honneur dans ce roman, il traîne partout, entre les phrases qui sont droites comme l'est une femme qui entend défendre sa dignité. La seule chose souple là-dedans, c'est la tresse - l'entrelacement de ces trois destins, si éloignés et finalement réunis par un élément... ah, vous reconnaissez là un film que vous avez vu, ça s'appelait Babel, c'était le même principe.

Alors vous vous dites qu'autant d'emprunts, c'est un peu étrange mais vous vous dites aussi que ça a marché comme sur des roulettes pour vous, et pour les autres sûrement aussi. Vous vous dites que vous avez passé un bon moment à lire cette histoire, que ça vous a plu de vous retrouver à Badlapur et à Palerme. Que vous en savez davantage à présent sur le sort des Dalits en Inde et sur la fabrication des extensions que votre voisine de plage. Vous êtes plutôt contente. Pas transportée quand même.

Et vous tombez sur un palmarès des meilleures ventes, vous voyez le livre en numéro 2. Vous criez: moi aussi je l'ai lu! Et vous vous demandez ce qui peut bien faire le succès d'un livre, aujourd'hui. Vous n'avez pas la réponse.