Les lectures de Carmen

Le blog de la petite espagnole

La petite fille sur la photo est dans les bras de son père, elle descend d’un bateau. La petite fille dans ma mémoire prend un avion avec un son frère et un homme qu’elle ne connaît pas. L’avion atterrira à Marseille.
Qu’est-ce qui m’a pris d’acheter ce livre ?
Je cherchais La fille sur la photo, un roman dont on parle dans les journaux et je suis tombée sur celui-là. J’ai reconnu l’image. Un mot en plus et ce sont les souvenirs qui se précipitent, il faut toujours faire attention aux mots.

J’ai ouvert le livre et j’ai congédié Carmen, j’ai renvoyé cet esprit léger dans ses foyers, avec son éventail. Et j’ai lu le livre et écrit ma chronique.

 

La petite fille sur la photo, chronique du fond du cœur et des souvenirs

 

Nous sommes des nomades (Jacques Attali)

Parce qu’une petite fille en socquettes et robe blanche apparaît dans un journal, Brigitte Benkemoun rompt avec son indifférence affichée et part en quête de souvenirs qu’elle n’a pas. Elle va réinventer l’Algérie de sa petite enfance, qu’elle pense avoir oubliée. Elle va interroger des gens, lancer des appels sur les réseaux sociaux, pour comprendre pourquoi cette photo a déclenché ses larmes, d’un coup. Sans prévenir.

La petite fille est dans les bras de son père, ils viennent de descendre d’un bateau, ils arrivent en France.

« Qu’ils aillent se faire pendre ! » S’écrie Gaston Deferre, le maire de Marseille. Il dira aussi : « Il y a 15.000 habitants de trop actuellement à Marseille. C’est le nombre des rapatriés d’Algérie, qui pensent que le grand Nord commence à Avignon ». Ce en quoi il n’avait pas tout à fait tort, j’ai longtemps pensé que le Nord commençait à peu près là et qu’il neigeait tout l’hiver à Lyon.

Pour mon premier hiver, il a neigé à Marseille.

Donc la journaliste interroge et obtient des confidences : les heures d’attente à l’aéroport, l’arrivée dans une cage à lapins de Sartrouville, la vieille dame ballotée à l’arrière d’un camion militaire, qui suit le dernier défilé de ses décors familiers. On dirait une page de Steinbeck, sauf que ça se passe en Algérie. Il y a aussi les chansons de Raymond, le père d’Enrico Macias et son assassinat, les chansons d’Elvis Presley et de Johnny, les chansons de Dalida, l’idole de ma mère. Il y a l’enfance de Serge Bensimon, celui qui a inventé les chaussures des vacances. « Les pieds-noirs à la mer ! » Crie un panneau sur le port de Marseille. Tandis qu’un père essaie de rassurer les siens : « ne vous en faites pas les enfants, j’ai un plan ».

Et puis la honte des enfants, surtout. Le livre commence par ce sentiment violent, épouvantable, que je connais bien et qui me colle aux basques. La honte d’être en trop, de déranger, d’avoir un père qui parle fort, une mère trop belle et trop maquillée, un nom juif, « tu es arabe ou quoi ? », la honte de faire partie des gens d’extrême droite, puisque c’est ce qu’on dit partout, « les pieds-noirs c’est des extrême-droite ». La honte d’être parmi les coupables de la colonisation, dont parleront les livres d’histoire. La honte face aux livres d’histoire, face aux professeurs d’histoire.

Et puis cette question : « A quoi pense-t-on à 7 ans, quand on quitte si brutalement sa maison, sa ville, ses amis ? » Je peux répondre à l’auteure de ce livre : on ne pense à rien. Le cerveau se ferme. On n’est pas du tout fait pour la nostalgie à cet âge-là, on a juste envie de jouer et d’aller dormir, parce que le voyage est fatiguant. On n’est pas non plus trop fait pour la guerre, alors on la transforme autant que possible en une partie de billard japonais, qui se joue avec des cartes et des noyaux de nèfles. Il y a deux équipes et l’une des deux fait des concerts de casserole le soir, Algérie française.

 

Sans passion mais avec obstination, Brigitte Benkemoun est partie à la recherche d’une guerre particulière : la guerre d’Algérie vue par les enfants. Des enfants meurtris parfois, comme la petite fille de l’attentat du Milk Bar, aujourd’hui psychanalyste en Allemagne. Ou humiliés comme cette enfant de harki. Mais des enfants quand même, qui mangent des créponés, les meilleures glaces au citron du monde. Et qui ont le souvenir des parfums mêlés de là-bas : cumin, ail et safran.

Et elle rappelle au passage cette phrase de l’historien Benjamin Stora : « tous les juifs d’Algérie se croient venus d’Espagne. C’est sûrement plus chic, plus européen. »

Mince alors, on m’avait toujours dit que mon grand-père était espagnol !

 

Me voilà Berbère pour finir ma chronique... mais qu’est-ce qui m’a pris d’acheter ce livre ?