Les lectures de Carmen

Le blog de la petite espagnole


Rentrée littéraire pour les courageux, les adeptes du beau style, les amateurs de parole vraie

Zabor ou les psaumes, de Kamel Daoud

 

Comment vous dire ?

 

J’ai failli laisser tomber ce livre, je m’y perdais. Je le trouvais fumeux, compliqué. Et puis les phrases m’ont emportée. Quelquefois les grands écrivains arrivent à faire ça, ils fabriquent un courant qui vous emporte vers le large.

Alors arrivée très loin du rivage, c’est à dire à la moitié du roman, la longue série de phrases jumelles (l’auteur se répète beaucoup) a commencé à me mettre dans un drôle d’état.

Où je me trouve encore, pardonnez-moi.

 

Kamel Daoud le roi de la métaphore

Vous avez déjà vu fabriquer une barbe à papa ? Kamel Daoud fait ça –un long fil (330 pages bien remplies) enroulé sur l’idée de la parole. Une métaphore sur tout un volume:

Il y a la fausse parole, celle du Coran et la vraie, celle de l’écrivain. Il y a la parole en boucle du perroquet-prophète et la parole vivante qui s’envole. Il y a la parole ancestrale, toute rabougrie et la langue française, si riche de promesses.  Il y a la « maladie du cri » du narrateur enfant, image de la révolte. Et les moutons crient aussi quand on les égorge, tandis qu’au village on se tait. C’est la coutume, à quoi bon les plaindre.

Bienvenue au pays du pamphlet déguisé en une très, très belle histoire. Bienvenue dans l’autobiographie maquillée, parce qu’il y a du Kamel Daoud, beaucoup de Kamel Daoud dans le personnage de ce petit narrateur.

 

Alors l’histoire, justement

Il s’appelle Ismaël, il s’évanouit à la vue du sang, il est le seul qui sache lire et écrire dans son village, il a une voix de chevreau et il nous parle au chevet de son père mourant. Son demi-frère l’a injustement accusé et il va tomber amoureux de Djemila, une femme divorcée.

Sinon –et c’est le principal- il collectionne des cahiers, 5436 cahiers qui font reculer la mort : quand un habitant du village va mal, il lui fait un cahier et hop, il le sauve. C’est pourquoi on fait appel à lui, il a ce don et le message du livre est lancé : c’est la parole éclairée contre la soi-disant parole de Dieu. Kamel Daoud s’en prend encore une fois à l’obscurantisme dans lequel l’Islam s’est enfoncé et il a intérêt à faire attention, un jour ils vont le tuer.

Alors il y a le personnage du père, boucher réputé tout fébrile à l’approche de la fête du mouton, personnage détestable qui répudia sa première femme et abandonna son fils.

Il y a le grand-père devenu muet. Et il y a Djemila, la « femme décapitée » : seule sa tête dépasse de sa fenêtre, parce qu’elle vit en recluse depuis que son mari l’a quittée (« me revinrent les rumeurs à son sujet, l’interdiction qu’elle avait de sortir, d’aller aux bains ou de rire dans les mariages. Après le divorce, la femme s’immole lentement et devient le centre de vigilances qui la dépècent »).

 

Et puis

Et puis il y a le chien savant, érudit et philosophe, dans la tête du narrateur (nouvelle provocation de l’écrivain). Ce chien dit des choses intéressantes : « Peut-être la mort n’est-elle qu’un être amoureux qui cherche quelqu’un, qui nous scrute tous, un par un, jusqu’à la fin des temps, pour le retrouver », me dit mon chien. Je l’interroge alors : « Et moi, je la détourne des miens comment ? «  En lui faisant oublier son chagrin par des histoires », me répond-il.

Il y a surtout Hadjer, la vieille tante jamais mariée, l’adorable Hadjer gardienne de la paix et du bonheur, le corps enduit d’huile de cade et le cœur gros comme ça –présence solaire dans toute cette pénombre. Innocente et pure.

Enfin et c’est important : il y a la colline avec les vignes, la route goudronnée qui mène aux fermes des anciens colons, la montagne, le cimetière. Et vers le Sud, la route qui conduit au Sahara. Et en dépit des routes, le village tout fermé d’Aboukir.

 

C’est oppressant et en même temps très beau, dans les passages lumineux, c’est à dire directement compréhensibles. Monsieur Daoud, je vous aime beaucoup et j’ai adoré votre premier roman, Meursault contre-enquête. J’admire votre talent, j’admire aussi votre courage. Mais si vous pouviez faire un peu plus simple, par moments –juste pour que je me sente intelligente!

 

 

 

 

Carmen n'aime pas tout ce qu'elle lit


Notre vie dans les forêts, de Marie Darrieussecq

Les robots mettent les images de travers,que puis-je y faire?

Sur cette photo du Salon du livre, ce n’est pas Marie Darrieussecq, avec ma fille et moi. C’est son clone, elle s’appelle Marie. Elle a la peau lisse et elle est jolie. Il paraît que la romancière est tout aussi jolie.

J’ai fait un compliment à Marie, le Cliqueur qui prenait la photo l’a aidée :

Compliment = gentillesse = joie = sourire.

Il a cliqué

Clic clic clic

Elle a souri.

 

Du fond d’une forêt avec des tentes, des bâches, des bidons et de quoi se cacher des drones, une femme vous parle,  en faisant pas mal d’efforts parce qu’elle ne se sent pas bien du tout. Comme elle s’applique à mort, elle vous explique par exemple que si ça sent le désinfectant et les fleurs, c’est que le désinfectant doit être parfumé aux fleurs. Elle veut que vous compreniez.

Les tenants et les aboutissants.

Mais elle manque de temps pour organiser son discours, il vous faudra donc veiller à bien la suivre. Il vous faudra bien écouter, d’une oreille bienveillante, elle le mérite. Elle est du genre gentille, sensible, plutôt affectueuse. Attendrissante.

Narratrice gentille et sensible et affectueuse = lecteur attendri et bienveillant = livre touchant = gros succès (1).

Elle est psy aussi et s’est occupée de l’unique survivante d’un crash aérien. Elle ne l’a pas sauvée mais elle a essayé.

Par moments elle ne saura plus où elle en est, vous un peu : vous êtes dans une histoire de clones –une dystopie, dit-on dans la presse à propos de ce livre. Sauf que Marie Darrieussecq vous a placé en dehors de votre présent. Vous n’êtes plus censé connaître Léonard de Vinci ni Primo Levi, ce n’est plus votre monde, vous vivez depuis longtemps parmi les robots : les maîtres robots, les chiens robots. Vous êtes un genre de lecteur dystopien. Elle, vit dans une forêt car elle a voulu échapper à votre monde qui était une sale époque.

Elle est dans un sale état, vous verrez, il lui manque des choses, ha. Marie va bien, elle. Elle s’éclate. Marie est son clone, elle l’appelle Chochotte. Enfin, elle vous expliquera tout ça.

Et comment j’écris moi, sur mon blog ? Voilà que je fais ma Marie Darrieussecq.

C’est que... vous connaissez le truc magique qu’ont tous les grands écrivains, les vrais de vrais ? Ils vous changent le monde. Et les mots qui vont avec.

Où j’en étais.

Ah oui, ne ratez pas ce roman. Et si la psychanalyse vous tente, vous serez déjà dans l’ambiance.

Forêt = métaphore=inconscient.

Enfin, il me semble.

 

 

1 Franchement, je l’espère de tout cœur.


La chambre des époux, d'Eric Reinhardt

Le titre est sublime, comme le sont les dernières pages. On dirait du Stefan Zweig (1), dans la chambre des époux un piano à queue nous joue l’Amour avec un grand A. Un avion a atterri à Milan et alors commence le roman des amants...

Sauf que tout ça commence à la page 125 et qu’il faut se lire tout ce qui précède.

Sauf que ce roman a bien contrarié Carmen.

Je la laisse vous en parler, vous allez voir, elle n’est pas contente.

 

La chronique de Carmen

Que fait un homme quand sa femme, atteinte d’un cancer, n’éprouve plus de désir ? Il s’en va coucher avec une autre femme, quelle question –une femme malade aussi, pour rester dans l’ambiance.

Voilà le sujet du roman. C’est l’histoire d’un adultère, pardon d’une parenthèse artistique, rêvée par le romancier et vécue par son personnage, Nicolas. Son double, dans cette histoire construite sur une mise en abyme.

Entre Mathilde son épouse et Marie, l’autre, le cœur de Nicolas ne balance pas, ça ferait mauvais genre : il confond les deux, les superpose, les respire ensemble – nous explique-t-on avec une mauvaise foi qui serait désarmante et presque touchante (d’ailleurs Mathilde lui pardonne), si tout ça ne se trouvait pas entortillé dans des phrases à rallonge.

On a eu Proust, déjà.

Sinon, celui qui écrit est plutôt sympathique : fou de douleur face à la maladie de sa femme, il s’enferme dans une chambre sous les toits pour finir son roman. La publication de ce pavé de 600 pages (Cendrillon) signifiera magiquement la guérison de Margot. J’ai bien aimé cette magie-là, mais très vite le livre rame, comme mon ordi dans ses mauvais jours et de redite en redite, on finit par se lasser. Monsieur Reinhardt, on le sait que vous aimez votre femme. Et que vous aimez les femmes. On en connaît d’autres comme vous, pas mal d’autres !

Et si je comprends bien, vous avez écrit un livre qui n’a pas trop envie de raconter son histoire, puisque vous la cachez à la fin.

 

 

1 on dirait du Zweig très Zweig, même. Sauf là : « Je te caresse la chatte, elle est belle, je l’aime, elle m’a manqué, elle est trempée ». N’écoutez pas, Monsieur Zweig, vous allez vous faire du mal !