Les lectures de Carmen

Le blog de la petite espagnole


Deux femmes différentes

Leur prénom commence par un A, mais c’est tout.

Azel Bury est aussi vive qu’Alice Ferney est posée. La première la ramène pas mal sur les réseaux sociaux, la seconde est discrète. L’une est auto-éditée, l’autre papillonne sur la rive gauche. L’une a des groupies qui se roulent par terre, l’autre des admiratrices intimidées. Azel Bury a écrit des nouvelles et Alice Ferney vient de sortir un pavé. J’ai lu tout ça en même temps, pour voir. Je savais que les deux livres allaient me plaire, j’aime bien côtoyer des gens très différents et j’aime par-dessus tout les belles écritures.

 

La maison de poupées, d’Azel Bury

 

Et face à cette toile, Sandro, je suis aussi désabusée qu’elle, mal foutue, rêveuse, pâle, en équilibre fragile, pleine de mes défauts et de mes doutes, et comme juchée bizarrement sur le dessous d’un coquillage géant.

 

Ces nouvelles sont courtes et ne se ressemblent pas : imaginez un buffet, vous choisissez les plats. Sucré/salé, coriace ou tendre.

Je choisis.

Il y a ces moments délectables où Azel Bury fait l’imbécile : il paraît (mais on n’en est pas sûr) qu’elle a couché avec son personnage.

Il y a ces moments doux et mélancoliques où elle se calme : l’histoire d’un amoureux qui ne reviendra pas, là-bas très loin dans un orphelinat. Et la Vénus de Botticelli coincée dans son coquillage.

Il existe aussi quelques connexions mystérieuses de son invention: essayez d’appeler les morts au téléphone, parfois ça marche et alors ils reviennent. Mais il faut beaucoup, beaucoup les aimer.

 

Maintenant, il faudrait interdire à Azel Bury la fréquentation des psychopathes et autres violences à la mode (lui autoriser simplement son maniaque de l’alphabet, qui vaut le détour). Qu’elle laisse le sang qui coule du plafond à Edgar Poe, il en fera un chef d’œuvre. Et qu’elle oublie les têtes coupées, les corps démembrés, il en traîne tellement sur Amazon.

Qu’elle choisisse plutôt de nous enchanter, elle sait le faire. Elle sait nous faire marcher dans la neige parmi les loups. Elle sait nous inquiéter devant une maison de poupée et une porte qui se ferme à jamais. Elle sait très bien faire ça, je veux dire monter ces situations bancales, inconfortables, où on ne la voit pas venir.

Comme cette promenade qui commence dans un jardin (« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », écrivait Rimbaud) et se termine sur un air de tango : on s’attend à ce que l’amour s’en aille vite fait mais non, l’amour reste là jusqu’au dernier geste, jusqu’à la dernière parole. Et l’on avait oublié ça sur Amazon, l’Amour avec un grand A, l’Amour qui fait le beau.

 

Il y a en fait beaucoup de choses dans ce recueil, qui nous propose un beau mélange des genres –une sorte de quincaillerie de l’écriture : on y trouve de l’humour noir, du fantastique pour rire, de la tendresse aussi et de l’émerveillement et un peu de poésie, vous verrez. Et vous choisirez. C’est tout l’intérêt des nouvelles, le choix !

 

Les Bourgeois, d’Alice Ferney

 

Les Bourgeois ne manquèrent jamais de noblesse. Ils avaient appris la droiture avant la ruse, le sérieux avant le divertissement, le travail avant le loisir. Leur père était responsable de cela.

—Henri n’était pas marrant du tout, disent quelquefois ceux qui l’ont connu.

 

Et Henri eut beaucoup d’enfants. Dix en tout : chez les bien nommés Bourgeois, il faut pas mal de place pour les réunions de famille. D’ailleurs la structure même du roman est symbolique, l’histoire commence avec une femme à la fin du XIXème et se termine en 2015 avec toute une ribambelle d’enfants, d’oncles et de tantes, de frères et de cousins : les femmes sont des ventres chez les Bourgeois, elles font des enfants.

Et nous, nous tentons de nous y reconnaître dans toute cette descendance –celle d’Henri le patriarche, qui épousa Mathilde puis Gabrielle et qui eut entre autres Jules (St Cyr), Jean (Navale) et Claude (pas grand chose). Il y eut aussi Nicolas, qui perdit une jambe à la guerre. Et Jérôme, qui tomba dans le coma pour avoir voulu faire pipi du haut d’une terrasse.

Tout ce grand monde traverse le vingtième siècle, c’est à dire les deux grandes guerres, la guerre d’Algérie et celle d’Indochine. Ils connaîtront la montée des fascismes, Hiroshima, Mao, la télévision, Kennedy, la chute du mur de Berlin, le remboursement de la pilule, le droit à l’avortement, mai 68. Ils s’étonneront, se battront, souffriront mais surtout ils se tairont. Il y a des sujets qui fâchent : Pétain, de Gaulle. Ils ne sont ni antisémites ni belliqueux ni lâches, mais ils admirent le héros de Verdun. Ils ne sortiront pas de là, n’auront pas le recul nécessaire. Ils souhaiteront la paix, pas la collaboration, ne comprendront rien à ce qui arrive à la France, qu’ils voudront défendre. Ils seront bons et se tromperont.

Les Bourgeois ont deux maisons à la campagne et un 400 mètres carrés dans le seizième, ils se trouvent admirables et le sont, d’une certaine façon. Car ils habitent aussi les pages d’un beau roman, qui nous renvoie à des valeurs disparues. Un roman où les enfants demandent la permission de se lever de table, où il est impensable de vivre dans la défaite, alors on rentre en résistance(le bras pour le pays, le cœur pour la famille, l’âme pour Dieu), où une quantité de chaises vides signalent l’horreur des déportations dans un grand lycée parisien, un jour de rentrée. Un roman où les jeunes filles restent vierges et se tiennent droites sur leur chaise (un rat devant, un chat derrière) et où la narratrice (mais qui est-elle ? Vous le saurez à la fin), imperturbable et tendre, montre ses personnages comme on ouvre un vieil album de famille. Avec indulgence.

 

En concentrant son attention sur une fratrie qui se constitue entre 1920 et 1940, puis s’efforce de suivre la route tracée par le patriarche pour finalement s’éteindre aujourd’hui, car il faut bien mourir un jour, Alice Ferney nous parle d’un monde disparu et parvient à passionner la lectrice si peu férue d’Histoire que je suis. Dans cette vieille société honnie car patriarcale, catholique et colonialiste, elle plante des personnages à contre-courant de ce que nous admirons aujourd’hui et qui nous deviennent vite familiers –et si touchants en dépit de ce qu’ils représentent. Comment fait-elle ?

Ecoutez, c’est une affaire de cœur sûrement mais c’est aussi un grand mystère. Le mystère de cette chose en six lettres, qui commence par un T et finit de la même façon. Vous avez trouvé ? Vous dites qu’on le trouve partout ?

Pas sûr. Lisez ce roman, et votre échelle des valeurs en prendra sûrement un coup.