Les lectures de Carmen

Le blog de la petite espagnole


Poiont cardinal, de Léonor de Récondo

 

J’ai perdu la notion du temps, j’entendais autour de moi les portes claquer, les chasses d’eau tirées, les robinets s’ouvrir, les sèche-mains souffler. Je n’arrivais pas à sortir. Et pourtant, il a fallu que je me rhabille, que je remette ma peau de laurent. Jeans, chaussettes, T-shirt imprégné de déodorant. En me tenant contre la paroi pour ne pas tomber, en sentant mon estomac se révulser, en rêvant de sortir en culotte et de me mettre à courir dans les allées du centre commercial en criant : « Je suis Mathilda ! Je suis belle ! Je suis moi ! »

 

Laurent a cru pouvoir se débarrasser de Mathilda mais quelques dentelles ont suffi à la faire revenir en lui : c’est la fatalité de la petite culotte et il fallait beaucoup de délicatesse, de pudeur et de classicisme assumé pour raconter une telle histoire. Celle d’un homme qui se transforme en femme, celle d’un huis clos à quatre personnages –le père, la mère, le fils et la fille.

Le père et la mère s’aiment, la mère restera, la fille comprendra, le fils s’enfuira. Car Laurent Duthillac, qui joue à être Mathilda quand on le croit à l’entraînement, va devenir Lauren. Parce qu’il ne peut pas faire autrement et la romancière, bien embarrassée, empêtrée dans cette transformation progressive, hésitera entre deux prénoms, entre deux pronoms. C’est lui ou elle et tantôt lui, tantôt elle. Comment faire autrement ?

A coups de petits paragraphes au présent –modernité oblige- Léonor de Récondo nous construit un drame familial, une histoire dans laquelle tout le monde souffre et il fallait du talent pour ne pas tomber dans le grotesque :  C’est au milieu de la nuit que les doutes assaillent Lauren. Dans son ventre, des petits soldats de plomb, bien droits, en rangs, qui ne bougent pas. Il y a des métaphores comme celle-là qu’on aurait bien aimé être capable d’écrire.

Il y a aussi cette scène extraordinaire où le fils traite son père de connard et où le père le reprend : « connasse, s’il te plaît ».

Ce n’est pas drôle, c’est poignant, c’est d’une tristesse infinie. Ça pouvait devenir ridicule, ça ne l’est pas.

Et le sexe dans tout ça ? Il en est question bien sûr, c’est quand même le sujet. Donc vous aurez droit à une gâterie avec petit goût amer dans une chambre d’hôtel, au mot-valise bitedelaurent – pardon, Alice ! et à une litanie lexicale qui devrait combler d’aise le lectorat masculin, toujours intéressé par la chose : Phallus, pénis, verge, foutoir, vit, braquemart, queue, bite, zizi, biroute, bistouquette, chibre, pine, quéquette, zob, zobi.(p. 155)

 

Et merci Léonor de Récondo, il y en a un que je ne connaissais pas !