Les lectures de Carmen

Le blog de la petite espagnole


Mercy Mary Patty, de Lola Lafon (Actes Sud)

A la mi-novembre 1975, soixante-douze heures échappent à l’automne, les œillets sauvages de la dune et la résine des pins tailladés poissent l’air de nouveau, un parfum de sucre alcoolisé, on s’empresse de terminer ses tâches ménagères ou scolaires pour se retrouver à la plage, on éprouve de ses pieds nus le sable séché, une cassonade craquelée, on se tient face aux vagues les orteils recroquevillés en retenant son souffle lorsqu’une gerbe claque la peau des cuisses piquées de chair de poule, le soleil s’étale, rougeoiement gondolé qui se frotte à l’horizon, on s’ébahit, déjà la nuit mais quelle heure est-il, heureux d’être perdus, confondus par une saison bousculée.

 

C’est dans ce décor saturé de sable et en cette année-là que se passent les choses. Et Lola Lafon est une romancière extraordinaire, ces quelques lignes en sont la preuve, déjà.

Tout le monde ou presque a entendu parler de l’aventure de Patricia Hearst, cette fille de magnat de la presse qui a été enlevée par un groupuscule révolutionnaire (la SLA) et a embrassé la cause de ses ravisseurs. On la remet régulièrement au goût du jour, alors à quoi bon raconter une énième fois son histoire ? Lola Lafon a eu la riche idée de saisir l’histoire en biais, et c’est un régal de lecture :

Gene Neveva a des taches de rousseur et un grand chien qui s’appelle Lenny et qui éternue quand sa maîtresse allume de l’encens,  elle mène sa vie comme elle le veut, bouscule les conventions, épouse des causes perdues et dit « des mots immenses ». Elle porte un pull couleur moutarde (vive les années 70 !), elle est belle mais ne se regarde pas dans les vitrines quand elle passe. Ce caractère d’enfer a poussé l’avocat des Hearst à lui demander son aide. Il s’agit de prouver, lors du procès de la jeune héritière, que celle-ci a subi un lavage de cerveau de la part de ses ravisseurs.

Gene Neveva a entassé une énorme collection de documents (écrits et enregistrements) concernant Patricia Hearst et elle engage pour l’assister une jeune stagiaire venue de France, Violaine. Violaine ne s’appelle pas Violaine, elle a l’âge de la jeune milliardaire, vit dans une Amérique à l’eau de rose que lui ont fabriquée ses parents, elle a des posters de Marylin dans sa chambre et elle s’efforce de ne pas manger. Drôle de créature que Gene Nevena va tourmenter un maximum. S’engage alors un huis clos à trois personnages : la chercheuse, l’esclave et la narratrice, qui hèle la chercheuse d’un bout à l’autre du roman, avec un mélange d’agressivité, de méfiance et d’admiration. Nous voilà perdus, pris au piège de cette drôle d’ambiance et l’on en oublie l’enjeu principal, à savoir le procès d’une fille qui défie l’Amérique des nantis. Patricia Hurst elle-même va devenir une sorte de présence anecdotique qui casse l’ambiance, dans ce décor souvent étouffant, où les deux femmes sont à l’étroit parce que la première occupe trop de place. Parce que, aussi, son Amérique à elle est sauvage. Avec en prime la présence obsédante de l’Océan : Lola Lafon a réussi à inverser les valeurs, faisant du personnage principal attendu un personnage très secondaire. Comme quoi la littérature, la vraie de vraie, fait bien ce qu’elle veut. Et comme quoi elle existe encore, bien sûr.

 

ANNEXES, pour ceux que le fait divers intéresse 

 

Enregistrement d’un message de Patricia Hearst à ses parents, 9 mars 1974

Maman, papa. Il paraît que dans tout le pays, les gens supplient la SLA de me libérer. Pourtant ce ne sont pas eux qui me font du mal. C’est le FBI et votre indifférence aux pauvres. Je ne crois pas du tout que tu fais, papa, tout ce qui est en ton pouvoir. Je crois que tu ne fais rien du tout. Tu dis que l’affaire n’est plus entre tes mains, mais ce que tu aurais mieux fait de dire, c’est que tu t’en laves les mains ! Je ne sais pas qui t’a influencé mais ce que je sais très bien, moi, c’est que tu aurais pu faire ce que la SLA demande, je veux dire, je sais qu’on en a les moyens, dans cette famille.. J’ai entendu parler de la distribution de nourriture. Toi et tes conseillers avez réussi à transformer ça en un réel désastre. Il paraît que la semaine dernière, il n’y a que quinze mille personnes qui ont été nourries et pour 8 dollars par personne à peine. Apparemment, la nourriture était de mauvaise qualité. Personne n’a eu droit à du bœuf ou de l’agneau. Rien de ce qui a été distribué n’est comparable à la nourriture qu’on mange d’habitude à la maison.

                   PATRICIA HEARST

 

Extrait de l’enregistrement du 3 avril 1974

On m’a renommée Tania, en hommage à une camarade de lutte qui a combattu aux côtés du Che en Bolivie. J’embrasse ce nom avec détermination, je perpétuerai son combat. Aucune victoire n’existe si elle est partielle. Je sais que Tania a dédié sa vie aux autres. Se battre, se dévouer entièrement dans un intense désir d’apprendre... c’est dans l’esprit de Tania que je dis : Patria o muerte, venceremos

                   TANIA HEARST

 

Extrait de l’enregistrement du 7 juin 1974

La théorie du lavage de cerveau me fait marrer depuis le début(...) La vie est précieuse mais je ne me fais aucune illusion quant à la vie dans une prison et jamais je ne choisirai de mon plein gré de vivre le reste de ma vie avec des porcs comme les Hearst.

                   TANIA HEARST