Les lectures de Carmen

Le blog de la petite espagnole


Défaillances, de Mariue-Pierre Bardou (éditions Hélène Jacob)

 

J’ai tué Chaman.

—Quoi ?

—C’est moi qui ai tué ton Chat-Cal. Je lui ai roulé dessus.

May dévisage Alice en silence, sans parvenir à comprendre le sens de ces mots. Sa sœur a un air mauvais qui lui fait froid dans le dos.

—Mais pourquoi ? C’était un accident ? Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

Alice hausse les épaules :

—Ce n’était pas un accident.

 

C’est un joli titre, Défaillances.

Défaillances parce que l’amour est un désastre et que cette fête est nulle. Il manque des petits fours, la nuit n’en finit pas, ces drôles de cigarettes qui traînent donnent mal au cœur et il y a des ombres au fond du jardin.

Défaillances parce que ce roman est en équilibre instable, construit en plans superposés à peine décalés les uns des autres, comme dans un film qu’on n’aurait plus eu envie de monter. Et puis il y a ce mystère qui plane derrière la fausse ambiance de comédie romantique –qui-ne-va-pas-continuer-comme-ça-longtemps-c’est-sûr. Ce livre prend des airs de série à trois francs six sous et ne vous laisse pas tranquille.

C’est l’histoire...

En fait, c’est l’histoire de deux chats, Chaman et Chamallow. Chaman est fugueur et Chamallow pot de colle. Chamallow adore Alice, Volker adore Alice aussi. Mais adorer n’est pas aimer. Quand Alice a rencontré Volker la première fois, on aurait dit le duc de Nemours qui arrive au Bal du Louvre : coup de foudre dans l’Open Space.

C’est l’histoire de deux sœurs qui ne se ressemblent pas, l’une est heureuse et l’autre pas –ou le contraire, car le roman traîne sa bizarre mélancolie entre les fauteuils d’une fête qui se prolonge et cache des cadavres derrière les haies du jardin.

Qui peut attraper le bonheur ?

Il y a quelque chose de très anglo-saxon dans cette histoire, quelque chose comme le fantôme de Virginia Wolf qui se promènerait dans le monde superficiel et léger des romans pour Kindles : cette certitude que tout va se casser la figure. On ne peut donc jamais être tranquille ? Se demande Chamallow le chat en se gavant de toasts au thon, tandis qu’Aretha Franklin s’égosille au milieu d’un brouhaha de voix.

—Tais-toi un peu, lui répondrait Marie-Pierre Bardou si elle se mettait à parler à ses personnages.

Tais-toi Chat-ouille, Chat-rabia, Chat-grain, Chat-mois, Chat-pitre, Chat-lent, Chat-iment.

 

Et Chamallow s’endormirait, en rêvant à un roman à l’eau de rose où il n’y aurait pas de renoncement, pas de tristesse, pas de mort, pas de séparation – pas la moindre défaillance.