Les lectures de Carmen

Le blog de la petite espagnole


L'art de perdre, d'Alice Zeniter

On m’a parlé toute ma vie des Harkis, on disait chaque fois : les Harkis-les-pauvres, ce qui a très vite constitué dans ma tête une dénomination en un seul mot, synonyme d’injustice et de malheur. Ce livre parle des Harkis-les-pauvres. En 500 pages brillantes et passionnantes, Alice Zeniter nous raconte la vie du kabyle Ali et de son fils Hamid, les grand-père et père de Zaïma. On appelle ça une saga, pour les personnes avides de catégories et accros aux tableaux excel (elles sont nombreuses). Je dirai que c’est surtout un bel hommage –tendre, inattendu et désespéré.

 

Désespéré parce que... vous avez vu le titre ? Le roman commence par une énorme gueule de bois, et la certitude qu’on n’y arrivera pas. Il se termine sur la même certitude, à peine un peu hésitante. Au milieu, c’est la loterie des assassinats : dans leur village perdu à des kilomètres d’Alger, les Harkis qui ont combattu avec l’armée française ont pour seul défaut d’être arabes –nos soldats ont souvent manqué de sang-froid, et de discernement. Et puis il y a bien sûr les représailles du FLN, qui considère ces hommes comme des traitres.

 Ce qui s’appelle être pris en sandwich entre deux haines.

Plus tard ce sera le camp de Jouques, puis le HLM de Haute Normandie et les insultes ordinaires –on ne sert pas à boire à un bicot et si le petit bougnoule comprend la leçon alors toi, le petit Français de France, tu la trouveras trop facile. Tandis que Yema la mère pleure avec un bruit de colombe et que Clarisse la fiancée d’Hamid prononce cette phrase si désabusée : « on ne peut pas être amoureuse du silence de quelqu’un, ça n’a pas de sens ».

 

Mais tout ça reste inattendu, et heureusement. Iconoclaste, avant tout. Parce qu’Hamid le fils d’Ali va monter une stratégie anti-ramadan et  que le père n’est pas un héros. Le fils tombera amoureux de Paris et la petite fille oubliera allègrement ses racines. Tout ce petit monde boit, drague les filles et écoute de la musique et le petit circoncis comparera son sexe à celui de ses deux colocataires et tous trois s’en amuseront : c’est un vrai livre, ce n’est pas une banderole. C’est un livre dans lequel la tendresse a remplacé la pensée obligée.

 

Tendresse quand Hamid s’applique tant qu’il peut à l’école et parle « le Français du Lagarde et Michard ». Il apprend notre langue en répétant :

Tape, tape le tapis

Papi fume une pipe

Des phrases débiles et à son tour, Zaïma un jour anonnera des phrases tout aussi stupides en arabe :

Yamchi al rajoul

Yatir, al ousfour.

Invité mystère, tout l’amour du monde se faufile alors dans cet effet miroir.

 

De 1930 à nos jours, d’un village algérien à Paris puis retour à la case départ, les Harkis traînent leur faute, leur très grande faute: celle d’avoir pris la place libre la plus bancale entre l’Algérie et la France.

 

Il fallait ce roman-là, il me semble, pour leur rendre enfin hommage. Sans complaisance, avec juste l’amour nécessaire. Il fallait aussi ce roman pour refaire de la gueule de bois un grand moment littéraire.love