Le blog de la petite espagnole


Brooklyn Paradis, Saison 4

Courtney et son Majordome sont en état de sidération et l’écriture de Chris Simon est en état de grâce : la saison 4 commence dans un monde sans ombre, sous le bleu glaçant du ciel. C’est que Jeb veut divorcer et que le canapé a été vendu : rien ne va plus, le goudron est en train de fondre, Courtney dégouline sous sa robe et ça sent le poisson pourri.

Même les papillons viennent se briser les ailes : Chris Simon nous met sous le nez quelques gros plans dont elle a le secret et qui me ravissent, personnellement, car j’y vois la marque des vrais écrivains – des boutonnières de chemise, un bâtonnet de céleri, un rayon de lumière qu’on n’attendait pas.

Tout va mal donc, heureusement Dieu est là, qui pardonne et permet quelques arrangements avec la morale. Il était présent dans la saison 1, on l’avait oublié. Le voilà là-haut et la romancière le rejoint, prenant de la hauteur pour nous montrer tout à coup une autre Courtney –la vraie, en fait- et pour nous parler du pouvoir secret des objets, lourds de symboles et de souvenirs.

Et vous voilà vous, flottant entre les personnages et cette présence omnisciente, étonnés par cette profondeur, par cette histoire légère qui n’est plus si légère en dépit des verres de Bloody Mary. Vous voilà dans cette drôle de littérature en dos d’âne, bien secoué entre le monde glacé de la fantaisie et le monde brûlant des sentiments :

Elle se colla contre lui, frotta ses seins contre ses pectoraux. Un monde vide. Elle s’abandonna dans ses bras, l’embrassa. Un monde vide (…) Le sexe de son mari durcissait contre son pelvis. Elle s’y amarra. Un monde plein.

 

Et vous savez pourquoi je lis cette série depuis le début ?

D’abord parce que Chris Simon me le demande (gentiment).

Ensuite et surtout parce que j’aime les surprises et en parlant de ça, je ne m’attendais pas à l’image de l’Amérique qu’on découvre ici : une vision touristique à base d’écrans de smartphones, de gâteaux italiens multicolores, de routes désertiques façon western. J’attendais l’autochtone mais l’Américaine a mis sa panoplie d’étrangère.

Par contre, je m’attendais comme d’habitude à des dialogues savoureux :

J’ai 28 ans.

Oui…

Je suis seul.

Et ?

Seul, mais pété de thunes.

Précisez.

Reuch, quoi.

Vous voulez payer plus pour aller plus vite ?
C’est possible ?

Je plaisantais.

Ce n’est pas possible ?

Tout est possible.

Et je m’attendais à quelques trouvailles, des lignes que je relirais pour le plaisir, moi qui ne relis jamais les livres :

Debout, ou je t’explose le zboub et les pompons qui vont avec !

 

Et puis pour finir, j’ai eu le plaisir de retrouver spécial K (coincé dans une cheminée) et Dan, le malfrat au grand cœur, mon préféré de la première saison. Le voilà riche et reconnaissant, car décidément bon garçon : Dieu était vrai, bon et Dan ne l’oubliait pas.

Ah, et puis j’allais oublier : la littérature et les bons sentiments faisant quand même rarement bon ménage, là-dedans ce sont les riches qui gagnent. Parce que

Everybody knows the fight was fixed

The poor stay poor, the rich get rich

That’s how it goes

 

Everybody knows.


Brooklyn Paradis, la série déjà culte de Chris Simon


La saison 3!!!!

—Tu as faim ?

—Non.

—Tu cherches quelque chose ?

—Peut-être.

Christopher glissa une main entre sa femme et la porte du frigo et extirpa une bière.

—Tu en veux une ?

—Non.

—Habille-toi, je t’emmène dîner au River Café ce soir.

—Tu as réservé ?

—Je le fais.

—J’ai pas faim.

 

On parle beaucoup chez Chris Simon, mais on ne s’étend pas et cette brièveté des répliques est bien sa marque de fabrique. D’où un rythme très particulier et je me souviens de cette réflexion de Philippe Djian, disant que l’essentiel du travail de l’écrivain, c’est le travail du rythme. Il va falloir lui présenter Chris Simon, ils feront de la batterie ensemble.

 

Alors cette saison 3 ?

C’est la saison de Jeb, vous verrez : la marionnette va devenir un homme, un vrai avec ses déconvenues, ses souvenirs et ses découragements. Et sa drôle d’idée à la fin.

C’est la saison des surprises aussi : on dirait que tout se calme, comme si la mort de Jason avait  engourdi la ville et ses habitants. Brooklyn s’est couchée contre les gratte-ciels, il fait chaud et les sentiments se réveillent doucement, encore engourdis d’avoir été étouffés sous les impératifs de l’intrigue, dans les saisons précédentes. Tandis que le temps se creuse pour nous ouvrir des petites fenêtres sur le passé des Burden.

Mais l’agitation des épisodes précédents, momentanément interdite de scénario, semble se venger sur l’anatomie des personnages : sexes, estomacs et intestins jouent à Space Mountain –profondeur et légèreté, élégance et mauvais goût affiché, c’est bien du Chris Simon.

Je vous rassure tout de suite, le petit monde des Burden se réveillera de sa torpeur –il faut que la série avance et vous n’êtes pas là pour rêvasser. La folie reviendra, et les petits déjeuners copieux (« Il faut manger, dit Courtney », parole rassurante  et symbolique : vous voilà assurés que tout finira par s’arranger.)

 

Quel sens donner à ce nouvel épisode ?

On pourrait dire qu’il s’agit là d’une fable moderne, sur le thème des envahisseurs que sont les choses, en particulier nos objets manufacturés. Vous aurez une maison sans dessus dessous après une perquisition, un étalage invraisemblable dans un marché chinois avec pattes de poulet en gros plan, une vente sauvage de garage. Le cauchemar des riches, en somme.

On pourrait dire aussi que c’est une métaphore psy en 76 pages i-book, sur fond de gros bazar. Le bazar des choses et celui des cerveaux.

Mais on pourrait dire aussi que c’est juste une histoire de canapé.

 

Vous choisirez !


La saison 1

 

Dos à la rivière, elle l’aperçut. Posé au milieu du parking désert. Noir et cossu. Une vision surréaliste comme elle les aimait. Il semblait crier...

 

Vous prenez une bouteille d’Orangina (à cause de la pulpe, oui), vous l’agitez très fort et vous attendez un moment avant de l’ouvrir.

C’est l’effet que fait ce livre quand vous le commencez : un monde tranquille et coloré, bien sucré, placé tout à coup au bord de l’implosion. Une tasse s’est cassée, un briquet a étincelé au soleil, un enfant pleure et la voiture a l’air de démarrer toute seule. Tandis que, vues du ciel, les terrasses de Brooklyn attendent le bonheur.

Nous sommes dans un Drug Thriller qui va sentir la cocaïne, ce n’est pas nouveau je sais, mais c’est du Chris Simon. Ça ne ressemblera donc à rien d’autre et ça vous surprendra forcément.

L’histoire, donc : c’est kippa qui glisse contre brushing qui reste en place, c’est Cherokee qui sort du garage contre camion de livraison. Et nuit bleu marine contre enseigne de Starbucks, parce qu’on est en Amérique et que l’auteure sait choisir ses détails.

Courtney Burde, WASP bon genre, va affronter Dan Moshewitz et Michaêl Tartakovsky, deux malfrats à la petite semaine. C’est le choc des cultures et le choc tout court, dans une suite de péripéties autour d’un vieux canapé en cuir.

Sinon, parmi les personnages tous hauts en couleurs, il y a Dora, la magnifique Dora qui n’a qu’une main pour faire le ménage et ne répond qu’à l’application iTranslate quand on lui parle. Il y a des prostituées en guêpière qui font la danse des canards, et une baby sitter qui a quelque chose de Jennifer Lopez. Et un majordome bosniaque jamais contrariant. Il y a Spécial K, le chat aux douloureux états d’âme et puis il y a surtout Dan, le rêveur dépressif, qui n’est pas à sa place dans toute cette histoire. Un égaré attendrissant qui semble là pour assurer la profondeur de l’histoire –car chez Chris Simon on dérape toujours, forcément, vers quelque chose de profond.

Tout ça a l’allure d’une pure fantaisie, c’est enlevé et vivant comme une sarabande –c’est le but de ce genre de livre- mais je crois bien qu’il y a aussi Dieu quelque part. Il se fait discret, il regarde le spectacle, ça bouge et ça l’amuse. On le comprend.

 

 


La saison 2

—Tu te pointes chez ma frelonne, la voyante qu’on a rencontrée, et tu lui fais pogner les dolls.

—Pourquoi tu ne le fais pas toi-même ?

—T’es un golio ou quoi ? Jure sur le carafon de tes chiards que tu lui remettras ?

 

Alors voilà, je jure sur le carafon de mes deux chiardes que c’est une lecture qui va vous plaire, les tarbas. Moi je suis un peu morue, j’ai des goûts légèrement différents mais ça n’a aucune importance. Ce n’est pas le sujet du jour.

Et puis, je me suis enfin découvert un point commun avec Courtney, l’héroïne déjantée de Chris Simon : même si je ne fais pas les poubelles, je suis plus apte à me laisser hypnotiser par la lumière mouvante d’un gyrophare ou le drame du chou dans le hachoir qu’à suivre les péripéties d’une histoire à rebondissements. Tout comme elle, j’ai du mal à suivre.

Mais j’ai été contente de retrouver Dan et Mike, les deux acolytes-cornichons et j’attendais Spécial K, qui semblait avoir disparu mais est revenu à la fin.

Mike est toujours prêt à mordre et a toujours le QI d’une moule, le coussin est toujours rempli de cocaïne, Cameron ne s’arrange pas –le voilà qui joue avec une ceinture et s’acoquine pour de bon avec des malfrats. Et tandis que Courtney brasse de l’air, tout se gâte à vitesse grand V : il y a du sang qui gicle, un corps de femme cloué au mur, un mort jeté dans l’East River et il y aura plus grave encore, vous verrez. Tandis que chez les Burden, la vie continue comme elle a commencé –insouciante et décalée. Entre les deux sphères de cette histoire où s’entrechoquent les personnages, la sphère des voleurs à la petite semaine et l’univers bling bling de Courtney, les couleurs ne sont pas les mêmes mais le tempo est identique. La littérature est entrée en frénésie, ça secoue  et il me semble que Chris Simon a inventé là quelque chose: l’histoire de Pieds Nickelés version Kardashian.

Et parfois elle se laisse aller à faire ce pour quoi elle écrit, à mon sens : quelques jolies bulles de nostalgie.

Seulement ici, elle a décidé de s’amuser de tout : « une blonde en Prada, faisant le grand écart sur un méli-mélo de démolition ne passait pas complètement inaperçue même à Cobble Hill ».

Chris Simon n’est plus trop blonde et son éternel pull marin ne vient peut-être pas de chez Prada, mais ça m’étonnerait que sa série passe inaperçue.