Les lectures de Carmen

Le blog de la petite espagnole


Souvenirs dormants, Patriiiick Modiano

Le moment de la journée que je préférais, c’était à Paris l’hiver entre six heures et huit heures et demie du matin, quand il faisait encore nuit. Un répit avant le lever du jour. Le temps était en suspens et l’on se sentait plus léger que d’habitude.

 

A la Grande Librairie, l’autre soir, François Busnel recevait deux grands écrivains au regard d’enfant. Le premier était Patrick Modiano, qui ne finit toujours pas ses phrases. Il était question de son dernier livre, Souvenirs dormants.

Dans ce roman qui n’est pas vraiment un roman, Modiano nous emmène une nouvelle fois à Paris, en compagnie de trois femmes qu’il a connues –ou rêvées, car le parcours auquel il nous invite à le suivre a bien des allures de rêve : motifs qui se répètent (qui se répètent à mort d’ailleurs), femmes évanescentes, dialogues improbables, impression de malaise et vieilles peurs qui traînent. Mais qu’est-ce qu’il nous raconte, encore ? Pa grand-chose, comme d’habitude et c’est là le grand mystère Modiano, cette fascination qu’il provoque avec presque rien. Un envoûtement.

Je fais partie de ses victimes.

Patrick Modiano qui ne peut pas aligner trois mots à la télé a des doigts de magicien qui fabriquent des sortilèges : vous sortez de là avec peine, l’esprit bancal et la tête à l’envers, des rues de Paris accrochées à vos pensées, des voix qui traînent en surimpression. Et cette fois en prime, vous aurez droit à des petites lumières sur un tableau mural, à l’entrée du métro : vous appuyez sur la station que vous cherchez et votre parcours s’affiche. Il paraît qu’il reste quelques tableaux de ce genre à Paris  et Modiano y voit l’image de sa quête d’écrivain : chaque point lumineux prêt à vous faire signe représenterait l’un de ses personnages et tous ses fantômes personnels, cachés quelque part dans Paris, pourraient peut-être dessiner là, sur un mur, une grande figure en couleur.

Alors rangez votre Smartphone et regardez.

 

J’ai regardé.

J’ai laissé Modiano devant son plan de métro et suis allée voir « les cafés de l’aube ». Trois femmes m’y attendaient.

J’ai rencontré en premier Geneviève Dalame, qui avait un frère inquiétant avec un blouson en faux léopard. Elle habitait un hôtel de la rue Monge avec un interrupteur en poire. J’ai entendu « des propos étranges » derrière des portes entrebâillées. J’ai pensé que ce serait pas mal de vivre tout ce qu’on a vécu en s’appliquant, pour faire mieux.

La deuxième femme s’appelait Madame Hubersen –une brune aux cheveux courts des beaux quartiers, vers l’Arc de Triomphe. Elle avait peur de rentrer seule chez elle.

La troisième femme n’avait pas de nom et elle avait tué un homme, c’était un très mauvais rêve.

J’ai demandé à Modiano s’il avait été l’amant de ces trois femmes, il ne m’a pas répondu. Je crois qu’au fond il n’en savait plus rien : coucher avec un fantôme ne doit pas être évident.

Et puis il m’a laissée là, son livre était fini, il n’était pas long –une centaine de pages. C’est tout ? Lui a crié la foule des lecteurs d’Amazon. Et même pas de promo ?

Il s’est excusé.

A bafouillé.

 

A disparu dans les rues de Paris. Et comme il est très grand, on pouvait le suivre de loin.