Les lectures de Carmen

Le blog de la petite espagnole


Comme un oiseau, de Julie Deh

—Tiens, là c’est un roman pour toi, m’a dit Carmen, en lorgnant sur mes craquottes et ma teinture châtain brownie spéciale racines.

Puis elle m’a soufflé à l’oreille le prénom de mon premier amour.

—Il y a le même là-dedans. Mais bon, c’est ta vie, ce n’est pas la mienne.

Et puis elle est partie vite fait. Elle avait intérêt.

 

 

Ce matin-là, Cerise Loiseau s’éveilla aux alentours de six heures, selon l’habitude dure à perdre de l’épouse serviable ayant préparé quarante-cinq ans de petits déjeuners.

 

Donc, l’épouse qui a dans son existence repassé environ 12900 chemises et préparé plus de quarante ans de petits déjeuners a lu le délicieux roman de Julie Deh.

Un roman sans prétention, sans modèle et sans vulgarité, un roman hors concours (il a quand même failli gagner) qui vous piège très vite avec ses phrases en colimaçon, parfois montées à l’envers. Un roman comme une longue poésie des rues et des paquets de biscottes.

Cerise a les cheveux blancs et "une silhouette de fil". Sa vie est toute gonflée de tâches ménagères, toute tassée de vieillesse mais il y a les lettres de Jean à chacun de ses anniversaires, dans la panière. Des lettres d’amour, aériennes, sur une couche de rien. Des lettres qu’elle garde précieusement, comme font les femmes de marin. Et par la grâce des mots d’amour Cerise s’envole. Il y a des moments où le corps est bien obligé de suivre, nous dit la romancière, qui nous conduit là où peu de romans nous emmènent : à l’intérieur de nos anciens sentiments.

Il y a des romans, aussi, dans lesquels le point de vue omniscient est tellement omniscient que le monde s’en trouve tout déformé- remodelé par l’auteur comme on triture de la pâte à modeler. Alors le geste d’un homme qui se gratte le crâne se voit décomposé, alors l’apparition d’un bijoutier se fait au ralenti, alors une Cerise un peu rabougrie devient une Princesse qui chevauche, aérienne, le long des routes qui la mèneront en Bretagne, où se trouve son vieil amoureux. Alors aussi, un solex devient une « roulante épave », un « serpent rugueux », une silhouette lointaine prend des « contours de gélatine » et les souvenirs sont des « souvenances », parce que c’est beaucoup plus joli.

Cerise Loiseau qui n’a jamais voyagé ni vu la mer  s’en va retrouver Jean, son premier amour,  à Ploerquezon: Julie Deh nous entraine en compagnie de son héroïne dans un road movie dont je me serais passée, personnellement –cette manie de voyager vers le bonheur, dans le roman contemporain. Heureusement, j’ai pu suivre plutôt le chemin tortueux tracé par les phrases : « Après une bonne heure de molle chevauchée, dont chaque seconde fut finement martelée par l’expansivité du pot, fanfare désaccordée crevant doucettement le calme de la nuit, Cerise Loiseau s’avisa soudain qu’elle était affamée ». Qui aime les suive ! Et dans ce chemin, j’ai rencontré l’extraordinaire Sadio Sy chaussée de tongs, petite fée tout droit sortie d’un roman de Chrétien de Troyes. Et j’ai lu cette phrase sublime :

« Mais allons, les gens n’étaient pas exactement froids ».

Tout ça a des allures d’anti Zola : les personnages sont misérables, il y a de la boue sur les chemins et « il faut imaginer une bille sur une pente »,  mais leur âme s’élève par la grâce de la littérature qui les arrache à la pesanteur, quand Zola appuyait sur les têtes.  Et Cerise mange des gressins au lieu de boire de l’absinthe.

 

Lisez ce roman, laissez-vous embarquer par le style si particulier de Julie Deh... et savourez les surprises du dénouement –du grand art !