Les lectures de Carmen

Le blog de la petite espagnole


Un bien fou, d'Eric Neuhoff

Il y a les livres qui vous racontent une histoire et les livres qui vous parlent. Ceux-là vous renvoient à vous-même, à ce que vous êtes, à ce que vous avez vécu et même à ce que vous avez déjà lu. Le Mépris de Moravia, par exemple : le roman d’Eric Neuhoff m’a replongée dans ce livre sublime, sur fond d’île italienne et cette fois dans une version plus moderne.

 Maud n’aime plus le narrateur, elle s’ennuie avec lui parce qu’elle est tombée amoureuse d’un autre. « Reprends-toi », lui écrit-elle pour l’achever. C’est tout bête et c’est la vie, la vie dans ce qu’elle a de pas intéressant. Et c’est là le petit miracle de ce genre de romans, qui vous embarquent à partir de pas grand-chose : une bête histoire d’infidélité avec le fameux triangle -le mari trompé (publicitaire qui se plaindra pendant deux cents pages), la femme infidèle (très belle et qui a peur des homards qui bougent), l’amant (Sébastian Bruckinger, vieux beau et romancier célébrissime, qui ferme sa chemise jusqu’au dernier bouton). Tout commence dans un hôtel près d’une plage, on comprend tout de suite ce qui va arriver entre Maud et le romancier, c’est de l’anti roman à suspens. Le tout consiste en une longue lettre que le mari trompé adresse à son rival et où il ne sait jamais s’il faut employer le passé composé ou le passé simple. Le lecteur le remarque le  vite et lui l’avoue à la fin.

Alors à quoi tient le charme d’un tel roman ?

Je crois qu’il n’existe pas de réponse à cette question.

Je crois aussi qu’au lieu de vous faire une chronique, je ferais mieux de laisser parler l’auteur.

 

Ce que m’a dit Eric Neuhoff

 

L’image de l’écrivain

Vous étiez encore en pyjama, bien qu’il fût déjà presque midi. C’était un pyjama en coton à rayures bleu et blanc. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que les écrivains ne devraient pas avoir cette dégaine-là.

 

Le romancier et son lecteur (ça ne va pas vous plaire)

Le contact avec le public a fini par me dégoûter. L’idée de tous ces gens posant leurs doigts sur mon roman.

 

Le pitch tordu

Ce que j’aurais aimé, c’est écrire un roman où les personnages en sauraient plus long que l’auteur

 

Le mari qui fait de la peine

Si vous aviez dit, je ne sais pas moi, mettons : « Voilà, je suis le vieux schnock qui veut baiser votre femme », les choses auraient été claires.  Je ne dis pas que je ne vous en aurais moins voulu, mais je n’aurais pas eu l’impression d’être le couillon intégral. J’aurais tout fait pour éviter qu’on en arrive là. Je vous aurais énuméré la dizaine de choses que je déteste chez Maud

Euh, aucune.

 

Le joli détail

Dans le verre de Maud, les glaçons avaient délavé le Coca-Cola.

 

Film intello

J’ai revu le film qu’on avait tiré de votre deuxième roman et où les acteurs ont la manie de répéter sur le mode interrogatif la phrase que vient de prononcer leur interlocuteur. Pas surprenant, dans ces conditions, s’il durait deux heures quarante.

 

Portrait

Maintenant, je suis sûr : elle a les yeux noirs comme des pépins de pastèque.

 

Et ce que je dois vous dire pour finir, c’est que chez les vrais écrivains, il y a toujours une dernière phrase qui change tout :

Finalement, le maillot, d’un rose éclatant, atterrit sur ses chevilles. Elle le lança sur le sable d’une rapide torsion du pied. Enfiler sa jupe lui coûta moins d’efforts. Un teckel aboyait après un cerf-volant.

 

ADDENDUM

Cher Monsieur Neuhoff,

J’espère que mon article rend compte de votre talent. J’espère aussi que Maud reviendra un jour. Et je tiens à vous remercier car vous avez fait réapparaître mon chien Rox Bury USA, qui se trouve au ciel :

Dehors, il n’y avait plus de bruits d’oiseaux.

On était encore l’après-midi. On avait interdit au chien de rentrer dans la maison parce que, le matin, il s’était une fois de plus roulé dans une bouse de vache. On l’avait aspergé au tuyau d’arrosage pour le nettoyer, mais l’odeur était tenace.