Le blog de la petite espagnole


Racines, de Joseph Ferrer

Je me souviens : roule le cerceau, mon pas trébuche sur la balle en chiffon, les draps à l’étendage découpent le ciel, ma voix se répand de terrasse en terrasse, un relent d’encens flotte et s’évanouit. Il fallait lever ses yeux pour voir les sommets, là où l’horizon est plus beau. »

 

 

Si vous êtes de ceux qui pensent que les aînés doivent donner l’exemple et arrêter de se plaindre et de s’indigner de tout, si vous pensez que la vie est belle, que c’est un cadeau du ciel, que le bonheur se gagne et autres banalités qui ont fait leurs preuves et ensoleillent les journées, alors ce petit livre est fait pour vous. D’ailleurs ça tombe bien, puisqu’une nouvelle année commence. Et si votre âme est sensible au beau style, au lyrisme qui vient du coeur et à l’élégance des mots choisis, ce sera encore mieux.

Car il y a tout ça dans Racines de Joseph Ferrer. Mais c’est un ouvrage intime, je ne sais pas s’il regarde tout le monde. Moi si, puisque je viens de ce pays-là, de l’autre côté de la mer. Et vous aussi sûrement, si vous avez l’âme sensible et vos propres racines quelque part.

 

A l’aube de ses quatre-vingts ans, l’auteur alias « el pequeno », qui a arrêté l’école à dix ans et écrit mille fois mieux que pas mal d’auteurs contemporains,  décide d’offrir à ses enfants l’histoire de sa vie en Algérie, afin de répondre à la question qu’ils ont dû lui poser cent fois: « alors dis, c’était comment la vie là-bas ? »

C’était pauvre d’abord, et Espagnol. On y mangeait des mounas, on y commandait la kémia au comptoir en buvant de l’anisette,  les toilettes étaient à la Turque et l’on découvrait l’électricité à la maison. On y rêvait de gagner à la loterie, on montait un petit commerce, on guettait l’arrivée du marchand d’eau. Et l’on vivait dehors, surtout, parce qu’on manquait de place à l’intérieur.

C’était gai aussi, en dépit de tout et parce que les gens le voulaient et cultivaient une bonne humeur aussi naturelle que la respiration. Et parce qu’ils s’entraidaient : on ne rangeait pas les vieillards dans des maisons spécialisées, on se rendait service entre voisins.

C’était mélangé, car les différentes communautés vivaient ensemble, n’en déplaise aux historiens qui ne sont jamais arrivés à comprendre les choses les plus simples : « un peu partout des mosquées, des marabouts, des églises, des temples, des synagogues ».

C’était Oranais surtout, et vous trouverez dans le livre une page sublime sur cette ville dont les rues s’ouvrent comme une fleur et qui doit être spéciale puisque la plupart des intellectuels arabes viennent de là.

Et c’était une époque révolue, où traînait encore la tuberculose, où des grappes humaines s’agrippaient aux wagons des trains, où travaillaient encore le maréchal ferrant et l’arracheur de dents, où l’on s’achetait cinq souris à la réglisse avec un sou...rien de nouveau là-dedans je le sais, si ce n’est la beauté de la nostalgie quand elle est bien écrite.

Et puis surtout, il y a cette phrase fabriquée par toute une existence : « Un vie se construit en marchant vers les autres ». Même si la guerre s’en mêle, que les grenades explosent sur les terrasses et que les terres sont brûlées, même si l’on se retrouve sur un aéroport avec une valise, deux enfants et 1300 francs pour s’en sortir.

 

Sortez de vos habitudes de lecture, remettez à demain vos colères, oubliez les mots grossiers dont parfois vous vous délectez et lisez ce livre, pour bien commencer l’année. Et puis tenez, lisez déjà ces lignes-là rien que pour le plaisir, elles racontent l’été 62:

Partez ! Mais que diable faites-vous donc à chevaucher les vagues sur un coquillage ? Les sillons se chamaillent sur leurs épaules démesurées jusqu’aux premiers brisants. Les poissons font le gros dos. Les mouettes s’éloignent à la pointe du Cap Bon. Au fond des abysses gît l’épave de nos rêves.

 

Et pour finir, j’ai un scoop : vers la fin du livre vous verrez le vénérable Patrick Ferrer, VIP de l’autoédition, jouant dans sa chambre en culottes courtes. Qu’il me pardonne pour cette indiscrétion, et qu’il soit remercié pour avoir édité ce petit chef d’oeuvre.