Le blog de la petite espagnole


Aztèques, la croisée des mondes, d'Eric Costa

Le gong de midi retentit à l’instant où Ameyal pénètre dans la salle à manger ornée de mets variés : légumes épicés, viandes et poissons, tamales encore fumantes, pains allongés, corbeilles de fruits, le tout entouré de fleurs resplendissantes. Réunies par petites troupes, les concubines déjeunent debout, en discutant, une assiette ou un gobelet à la main. Leurs robes chatoient à chacun de leurs mouvements, tel un essaim de pétales disparates remués par un vent capricieux.

 

Il y a des écureuils dans les arbres, un autel voué à une déesse, des jarres remplies d’eau et des fruits et des légumes comme dans une épicerie bio. Il y a des colibris dans le ciel, réincarnations d’anciens guerriers, des cages d’oiseaux aux plumes miroitantes et un océan d‘hibiscus. Sinon, de jolies femmes passent dans les allées parfumées, vêtues de robes longues et parfois, derrière les murs épais, elles vous font une scène d’amour entre elles... mais vous n’êtes pas au Paradis, vous êtes dans le Harem d’Ahuizolt, l’homme balafré à la langue agile mais aux désirs de brute épaisse.

 

Le Harem est un univers très codifié, aussi codifié que le livre que vous êtes en train de lire : au dernier étage vivent la favorite et les épouses du Maître, en dessous se trouvent les concubines. Le Maître vient y piocher de quoi se distraire. Au Rez-de-chaussée et dans les jardins errent les esclaves, tandis que les âmes rebelles croupissent dans les catacombes.

Il y a de quoi s’y reconnaître et dans ce roman aussi, vous vous y retrouverez : on vous laissera le temps de visualiser le décor (magnifique), de connaître les personnages, de comprendre ce qui se passe (il se passe beaucoup de choses) car c’est une narration à la fois tranquille et experte qui vous conduit là. Quelque chose de mouvementé mais de très organisé, de très maîtrisé, avec quelques grands moments comme des sommets dans un paysage de plaine : la scène d’amour entre Ameyal et Macoa, la scène d’amour entre la même Ameyal et Ahuizolt, le rêve d’Ameyal.

En même temps, vous retrouverez au détour du récit quelques figures mythiques qui traînent dans votre tête : le maître avec sa cicatrice a toujours quelque chose du Jeofray de Peyrac d’Angélique Marquise des anges, et quand il surprend Ameyal dans une clairière c’est Sissi qui rencontre son François Joseph... que l’auteur me pardonne, les mythologies de fille ont la vie dure.

 

Vous aviez quitté Ameyal à l’école du Harem, la voilà concubine, plongée dans cet univers fait d’alliances et d’allégeances, un monde qui se trouve pris entre deux images –une cour de prison et un épisode de Koh Lanta. Ameyal-regard de jade a désormais sa propre chambre et elle s’attire les faveurs du Maître, car elle est exceptionnelle. Deux inconnues l’ont menacée, elle doit se refuser à lui mais comment se soustraire aux désirs d’un auteur ? Elle se laissera faire... jusqu’à un certain point. Commence alors son aventure. Poussée par sa détermination à se venger, elle fera tout pour s’échapper du Harem mais y reviendra et vous la verrez se transformer en passionaria, devenir une véritable héroïne, tandis que les autres femmes, elles, resteront figées dans leur rôle –la méchante Xalaquia, l’infidèle Izelka etc.

 

Un personnage avec une quête et une progression, des adversaires, des scènes, des rebondissements et ce qu’il faut de descriptions : je ne suis pas fan des romans bien faits, personnellement, mais il y a dans les livres d’Eric Costa un petit quelque chose qui échappe aux règles et ne s’apprend pas dans les ateliers d’écriture. C’est... ah oui, le charme. Ces romans ont du charme.

Des couleurs, des parfums et des bruits qui vous restent dans la tête. Ces romans ont une petite musique très personnelle et je crois bien que c’est là un effet de l’écriture, très délicate et extrêmement précise.

Mais j’arrête là les compliments, Eric Costa est déjà très grand et il ne faudrait pas qu'en plus il ait la grosse tête.

 

 

 


Aztèques, la voie du papillon, d'Eric Costa

Dressée devant le soleil matinal, la jeune esclave personnelle s’approche pour inspecter son visage. Les volutes de son parfum fleuri tournent autour d’Ameyal, la caressent, l’emprisonnent presque, comme un serpent aux multiples visages.

 

Si vous avez lu le premier tome, vous connaissez la marque de fabrique d’Eric Costa : cet auteur a des doigts d’orfèvre. Vous retrouverez donc dans ce second volume la précision des descriptions, couleurs et parfums mêlés et le cours tranquille du récit, qui ne déborde jamais, ne sort jamais des rails quoiqu’il arrive. C’est particulier, cette application et cette obstination à ne rien laisser au hasard et c’est bien ce qu’on demande à un auteur, de nous proposer son propre système. C’est singulier aussi dans le monde des auteurs, cette humilité qui conduit l’écriture –et m’a fait lire le second tome, moi qui n’ai pas une prédilection pour ce genre d’histoires, sans doute parce que j’en suis restée à Angélique Marquise des anges.

Penché sur son écran, Eric Costa doit faire penser à un petit garçon qui collectionne les timbres. C’est le même regard concentré sur chaque détail, la même attention.

Donc revoilà  la belle Ameyal aux paupières brûlées par le supplice du piment, occupée à tailler son tipili au couteau et quand vous aurez lu le passage en question, je vous garantis que vous vous jetterez sur la première cire froide qui traîne dans les rayons, en vous disant qu’il y a pire. C’est qu’Ameyal veut échapper à sa condition d’esclave et entrer à l’école du harem, dans ce monde si cloisonné où règne la Fleur Quetzal, déesse de l’amour selon les hommes tout puissants, que le Maître Ahuizotl aime bien effeuiller (Balance ton porc, petite esclave !). Mais la fleur d’Ameyal en a vu un autre déjà et la partie sera difficile. Il faut pourtant qu’elle réussisse, afin de devenir une concubine et de venger les siens.

Voilà pour la situation de départ, et le tour de force d’Eric Costa est de nous projeter malgré tout dans quelque chose de joli, dans un raffinement qui ne va pas du tout avec le sujet et nous paraît évident à la lecture. C’est que les acajous sont bruns, les cacaoyers vert vif et les baies bien rouges. C’est que les sourires sont gourmands, que les corsages sont boutonnés de fleurs et que sous les voiles se dessinent des chutes de rein à tomber, tandis que les parfums dessinent des volutes et que les tipilis invitent au plaisir.

Bienvenue dans la jungle aztèque, dans ses odeurs de terre et d’encens. Vous allez y rester un bon moment, apprendre pas mal de choses sur cette civilisation et suivre l’éducation donnée aux filles (ce qui vous vaudra au passage un cours de peinture et une leçon de maquillage). Car une vierge cultivée, c’est toujours mieux qu’une vierge ignorante. Et prenez garde, le patlachuia (1)est interdit –sauf si le Maître le demande, parce que quand même, de temps en temps... rien de nouveau en ce bas monde !

 

 

1 Vous voulez savoir ce qu’est le patlachuia ? Posez la question à l’auteur. Je pense qu’il vous conseillera d’acheter son livre et de le lire, pour avoir la réponse. Business is business ! Et comme je lui souhaite de belles ventes, je ne vous en dirai rien.