Le blog de la petite espagnole


La tribu, 1 (Stéphanie Lepage)

Oui, mère ?

—Il y a un homme au crâne explosé qui vomit du sang sur notre tapis.

—Effectivement, mère.

—Aurais-tu un début d’explication à m’apporter ?

—Pas la moindre, mère.

 

La maison de la tribu est énorme et son architecture totalement improbable. Il n’y a pas de téléphone et personne, rien à 10 km à la ronde. A l’intérieur, une femme défigurée, un gnome odieux, un jeune homme mélancolique, un mort, un disparu et une cave mystérieuse, une grotte, un ragoût malodorant sur le feu et des cris bien sûr et un rire affolant...ingrédients classiques du roman fantastique qui vous attend avec ses gros sabots, sauf que les petits pas de Stéphanie Lepage sont légers et que sa plume est fine.

Car rien n’est sérieux dans tout cela, sauf la malice de l’auteure, qui s’amuse à reprendre les topoi du genre et à empiler les adjectifs convenus et affolants, ceux qui vous enfoncent la tête sous l’eau :

Fantomatique (la lande)

Sanguinolentes (les croûtes)

Inassouvie (la haine)

Indescriptible (le capharnaum)

Spongieux (le sol)

Moribond (le feu)

Vacillante (la bougie)

Rabougris (les légumes)

Enténébrés (les environs)

Déchirées (les chairs)

Jaunâtre (la lueur)

Pesant (le silence)

Etc.

 

Deux enfants de dix ans sont accroupis devant les entrailles d’un cochon d’Inde, un vieillard est en train de cuire en petits morceaux, une tête est en bouillie et le sang gargouille... bienvenue chez les Montferreau, la Maison des horreurs, bienvenue dans le carnage savamment orchestré par Stéphanie Lepage.

Mais elle n’est pas seule responsable de cette histoire : dans son scenario s’introduit un certain Rémi Dobroski, « celui qui sait tout », sorte de narrateur omniscient et pervers qui va jouer avec vous –un coup je dis la fin, un coup je vous laisse attendre. Un coup je vous explique, un coup je vous embrouille. Tandis que dans la bibliothèque les livres-parasites vomissent leurs mots comme des bouches d’égout.

Mais oui, la littérature est une drôle de bête.

 

Voilà donc une histoire à faire peur racontée par une romancière qui n’a peur de rien, sauf de la médiocrité, je pense  et qui combat en douce le fameux esprit de sérieux (grand fléau des thrillers d’Amazon qui donnent des claques, des coups de poing, dont on ne se remet pas etc.). Je dis bien « en douce » car ce thriller façon XIXème est construit dans les règles de l’art (la dame n’est pas née de la dernière pluie) : deux Candides pénètrent par hasard dans une demeure mystérieuse qui ne les attendait pas. A l’intérieur, la folie et la haine. Au dehors, un chien qui hurle à la lune. Au fil des pages, la montée en puissance du Mal. Au début l’ordre, à la fin le désordre.

Et dans tout le livre, un style impeccable.