Le blog de la petite espagnole


41 vautours, La meute (Céline Tanguy, les Indés)

.Il se mit à genoux et prit appui sur sa jambe droite. Une douleur atroce lui traversa la cheville et il entendit l’os craquer. Il ne parvint même pas à hurler. Il se rattrapa à une branche basse et s’essuya le visage d’un revers du coude.

Il rampa dans les feuilles.

Il y eut un nouveau craquement. Derrière lui, cette fois. Il se jeta sous un taillis épineux. Quelqu’un marchait tout près de lui.

 

Les auteurs de romans policiers vivent dans un monde particulier. Ils ont leurs propres Salons et connaissent le plan de New-York par coeur. Ils peuvent lancer des phrases comme : « Nous sommes une équipe, Fiona. Personne n’abandonne personne » sans être ridicules. Ils ne disent pas « une voiture », ni « une bagnole » mais « une putain de bagnole ». Ils ne disent pas « un bois » mais « un putain de bois ». Ils savent ce que signifie Code 999 et sont capables de vous dire, comme s’ils vous donnaient les prévisions météo du jour : « Le regroupement de certaines essences est parfois typique d’un biotope. » Et évidemment, ils en connaissent un rayon en matière de criminels : « Le crime familial est souvent le premier meurtre d’un tueur en série ».

Céline Tanguy appartient à cette catégorie d’extra-terrestres et elle possède un atout évident : le talent.

 

Je ne veux pas parler là des figures imposées du genre : première page violente en présence du meurtrier, policiers à problèmes, passé trouble qui resurgit, thème de la chasse et rituels, prénoms américains comme dans les séries, odeurs de café et rousse aussi géniale que bizarre (j’en ai vu passer une à la télé), rebondissement vers la page 250 etc.

Je ne veux pas non plus parler de la gestion des dialogues : il faut que ça parle beaucoup, que ça avance en apnée avec une page de pause de temps en temps.

 

Tout ça fonctionne à merveille ici, c’est même assez impressionnant. Non, le talent dans ce livre tient pour moi à des petites choses : le plastique délavé des chaises, la pluie et le brouillard sur Manhattan, le similicuir rose d’une banquette, des effluves de bois mouillé... et il y a aussi la souffrance de Saul, le catogan de Fiona, l’amour qui traîne dans un monde qui ne l’attend pas et quelques phrases magiques (« Le doute rigolait comme une baleine de ses certitudes de poussière ») avec en prime quelques formules de sagesse (« Le cerveau était un menteur. Un sale menteur »).

Toutes ces choses qui vous resteront longtemps après que vous aurez refermé le livre, quand d’autres histoires de meurtres vous auront fait oublier celle-là. Et alors vous vous direz que vous avez lu là un très bon roman.

 

Sinon, pour les amateurs de séries dont vous faites sûrement partie (ce qui n’est pas mon cas, pardonnez-moi), vous verrez, ce livre est construit comme un tournage : chaque chapitre convoque ses acteurs, tandis que les autres personnages attendent leur tour. Ils sont nombreux, c’est une grosse production. Et vous aurez envie, bien sûr, de savoir qui dirige cette meute de malades. Mais il faudra attendre le clap de fin !