Le blog de la petite espagnole


Eau de spleen, nouvelle (Frédéric Soulier)

Il n’y avait pas de tunnel de lumière, il ne planait pas au-dessus de son corps, il ne voyait pas de formes éthérées et n’entendait aucune voix rassurante ; surtout, il n’éprouvait pas de sensation de paix mais une terreur indicible.

 

Les hommes et les femmes n’écrivent pas de la même façon. Quand un homme entre dans la tragédie, il peut avancer tranquillement, sur un ton bon-enfant. Une femme le fera toujours avec excès, elle aura des emportements de détresse.
Frédéric Soulier est un homme, sa barbe en témoigne. Et ses réparties.

 

Avec une bonhomie inimitable et une implacable sérénité d’écrivain, le narrateur nous raconte l’histoire de Benoît Berland, sapeur-pompier professionnel, victime d’une explosion. Coma prolongé, réveil bizarre et voilà, le syndrome du locked-in s’est invité dans la fiction.

Il fallait y penser.

 

Benoît Berland aime Estelle et n’a pas toujours été au mieux de sa forme avec elle, quand il pouvait encore bouger. Il déteste le mojito, préfère nettement la bière et a côtoyé la misère du monde. Il a une mère envahissante qui fait des fautes d’orthographe et il écrivait son journal, avant l’accident.

Il y parlait d’Estelle, de sa mère, des victimes de la vie. Il aurait attendri un régiment.

Il comptait aussi les hippopotames pour s’endormir.

A présent il s’épuise en « hurlements silencieux » et peut incliner très légèrement la tête, froncer les sourcils, sentir le parfum d’Estelle mais rien d’autre. Et c’est une chance pour nous, ça l’empêchera de dire des horreurs comme celle-là : Paul était un être inconséquent, qui ne pensait qu’à gobeloter le samedi soir et à tremper sa nouille dans autant de chattes que possible.

Mais quand même, on le préfèrerait à peu près intact. Seulement l’auteur en a décidé autrement : les écrivains au coeur tendre et à l’humeur joyeuse sont cruels, parfois. Et sans pitié pour leur mère, qu’ils aiment tant... La chute est impressionnante, vous verrez –peut-être faudrait-il interdire aux mères de faire des enfants, à cause des auteurs qui ont du talent.