Le blog de la petite espagnole


Avec elle, vous êtes tranquilles, de Violaine Ascarel

 

Camille est restée jusqu’au bout. Elle a supporté S jusqu’à la lie. Faisant ce qu’elle pouvait pour grandir, progresser, s’ouvrir malgré l’intransigeance, l’aigreur et les remontrances qui constituaient l’ordinaire. Prendre son mal en patience, c’est ce que j’ai fait moi aussi. A la différence près que, contrairement à Camille, rien ne m’y obligeait.

 

 

 

Il y a eu la nounou meurtrière de Leïla Slimani, il y a la nounou incendiaire, qui met le feu au cœur des mères.

 

Elle s’appelle S, elle est assistante maternelle et connaît son métier. Elle possède le savoir, qui lui donne tout pouvoir. Elle possède l’autorité, les phrases qui tuent. Elle est parfaite et insupportable, au sens fort du terme. Elle sait répondre, s’habiller, trouver l’argument qui va vous clouer le bec, choisir la pente sur laquelle vous déraperez, c’est comme un jeu pervers qu’elle mène avec talent.

 

Elle est dangereuse.

 

Comment parler d’un être dangereux ? En prenant un maximum de distance et c’est ce que fait Violaine Ascarel dans ce récit-témoignage : les mois difficiles sont découpés en morceaux, le malaise se blottit à l’intérieur de titres ronflants (Délivrance, Dureté, Hiérarchie, Dureté…) Comment souffrir encore à l’abri de mots pareils, qui ressemblent à des en-tête de services sociaux ? D’ailleurs la malheureuse ira se rassurer auprès de K, celle qui a un bureau, des fichiers, un protocole, un téléphone.

 

Comment dire qu’on n’a pas été à la hauteur, parce qu’on a abandonné son enfant dans les griffes d’une mégère ? Comment dire à quel point on se sent lâche ? En adoptant un langage officiel -ce style parfait, appliqué, qui vous surprendra quand vous lirez ce livre et vous épatera, sûrement. D’ailleurs en ces temps de romans au présent, jamais l’emploi du passé n’a pris autant de sens et en ces temps de vocabulaire basique, jamais les termes abstraits n’ont aussi bien rempli leur fonction : faire qu’on se sorte de toute cette histoire.

 

Par moments bien sûr les phrases s’abandonnent, retrouvent une familiarité tout involontaire, sûrement et vous vous prenez l’émotion en pleine poire. Parce que vous aussi, vous avez affronté celle qui savait - une infirmière du service maternité, une institutrice. Parce que vous aussi, vous vous êtes sentie une mauvaise mère. C’est à la mode, depuis pas mal de temps, la culpabilisation des mères et ce livre vous montrera que ça marche bien.

 

Mais il y a autre chose dans ce témoignage, il y a ce que S brandit pour sa défense -elle sait si bien s’en sortir- et qui n’en reste pas moins vrai : le choc des cultures, la mère bobo (que l’auteure me pardonne) et la nourrice prolétaire, celle qui veille au pouvoir des mots, les retient et celle qui les balance par manque d’éducation, celle qui a des gestes tendres et celle qui n’y a pas été habituée et ce choc-là, qu’il n’est pas de bon ton de mettre en valeur, constitue pour moi une partie de l’intérêt de ce livre.

 

Le reste ? Ecoutez, il s’agit d’une image qui me reste dans la tête et qui n’est pas prête de s’en aller, je pense : sur cette image il y a deux femmes face à face, l’une est raide de nature, l’autre est toute droite de colère et de frustration et entre ces deux femmes se trouve un petit être vibrant, elle s’appelle Camille. Et elle aime sa nounou, malgré tout.